Films & Séries

 « Les séries, c’est industriel, les films, c’est de la poésie. »

ou encore

« Il faut dix-huit heures pour raconter une histoire qui tiendrait parfois en deux! »

Voilà les propos, polémiques, dit-on, de Thierry Frémaux. Il paraît de prime abord complètement faux de dire une telle chose, puisque l’industrie dite « du film » existait bien antérieurement à la multiplication des séries. Il ajoute également que la tare essentielle de la série c’est de trop prendre son temps et de raconter en dix-huit heures ce qu’elle pourrait expédier en deux. Mais là encore, l’argument est fallacieux: que dire de celui qui affirmerait que A la recherche du temps perdu devrait être dit dans un kōan, ou dans une petite nouvelle, et qu’aligner des centaines de pages, eh bien, c’est simplement de l’industrie. La longueur ne peut être le critère qui permet de dire si une chose est poétique ou non.

Si Frémaux croit que la poésie est essentiellement raccourci et condensation du sens, alors il est vrai qu’il parait plus difficile d’être poétique sur une série de 60 épisodes, qu’un film qui peut tout dire en deux heures. Il est également vrai que la nécessité de dire beaucoup en peu de temps favorise la création et l’ingéniosité narrative, tandis que de tout dire et de prendre le temps infini de le dire risque d’ennuyer et de rendre l’expérience de la série quelque peu rébarbative. On pourrait dire qu’il est plus dur de fournir une qualité constante sur 60 épisodes que sur un seul et même film. Le risque de répétitions, de tricheries pour faire durer est bien plus grand dans une série que dans un film. Nous pouvons, par exemple, imaginer un film que l’on aime particulièrement distordu pour devenir une série en 5 saisons. Imaginons Vol au-dessus d’un nid de coucou tiré en longueur avec des arcs narratifs incessants qui nous replongent sans nécessité dans le passé des personnages, qui développent des intrigues amoureuses entre Miss Ratched et Washington, ect… L’effet du film, l’unité de sa vision sera perdue, diluée dans un tourbillon d’événements anecdotiques. Il y a peu, on m’a dit du bien de la nouvelle série Casa del papel, j’y ai vaguement cru les deux premiers épisodes, et puis, non; le temps qui s’étale, l’inutilité de la plupart des scènes, la volonté de faire durer à tout prix parce que le bon filon est tenu, se fait trop voir pour ne pas cesser définitivement de la regarder (quand bien même on ne saurait pas la fin de l’histoire). Il est plus dur d’arrêter un série puisque son aboutissement, sa fin est très lointaine et qu’il est souvent difficile d’abandonner une histoire en cours de route; il faut du courage face à sa propre passivité: c’est là aussi un avantage industriel de la série. Récapitulons ces caractéristiques industrielles de la série: 1) elle rend captif les spectateurs avides de connaître la fin, 2) elle rembourre d’anecdotes et d’arcs narratifs inutiles une histoire, qui, en elle-même, tiendrait dans deux petites heures (selon les dires de Frémaux), et 3) elle ne dispose pas des effets de condensation et de raccourci pourtant nécessaire avec le format temporel du film.

Évidemment cette critique vise une majorité de séries, mais il sera toujours possible de citer The Wire ou autre en montrant que la série peut être, en elle-même, d’une très bonne qualité. Ce qui fait qu’une chose est poétique ne peut être réduit au fait qu’elle soit un film ou une série; cela dépend évidemment du contenu particulier et idiosyncratique de tel film ou de tel série. Ce que Frémaux voulait dénoncer c’est l’exploitation commerciale du temps au détriment de la maîtrise de ce même temps.

D. Malta

Voir aussi:

La référence culturelle comme « faire-valoir » dans les séries télévisée.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.