La vérité des images

Qu’est-ce qui fait que l’on croit à une image ? Que l’on croit à sa vérité ?  Lorsque nous sommes confrontés à une image, trop souvent nous lui attribuons immédiatement la propriété d’être vraie. Tout en la regardant nous nous disons en nous-mêmes « elle est vraie », « elle est une image vraie », « par cette image, je suis confronté à une réalité ». Mais la réalité n’est jamais donnée avec l’image. Cette dernière cependant, par son mystérieux pouvoir, nous faire prendre un raccourci bien trop rapidement, elle nous force à la considérer comme la réalité elle-même, comme un « fait » qu’il n’y a pas lieu de discuter.
Or l’image et la réalité qu’elle prétend représenter ne sont jamais identiques. Elles ont certes la même apparence, mais cela ne doit pas suffire à une telle substitution. On objectera à cela que l’image, dans le cas de la photographie, est le fruit d’un processus objectif que l’on ne peut pas mettre en doute. Et si ce processus est en tout point objectif, alors, l’image qui en résulte est égale à la réalité puisqu’elle est produite par cette réalité.

Mais, et c’est le point essentiel, la photographie n’est jamais considérée comme le simple fruit causal de la réalité, mais comme la réalité elle-même. Elle ne pourrait être « vraie » si elle était simplement observée du point de vue causal (par exemple le cas du bronzage : il n’est pas « vrai » par rapport au soleil parce qu’on ne le considère pas comme une représentation mais seulement sous un rapport causal). Si elle est peut être conçue comme vraie c’est parce qu’on substitue spontanément son contenu apparent à quelque chose qui est réel et présent, alors que fondamentalement, il n’en est rien.
Sa vérité est donc à chercher dans la pensée du regardeur. Elle est un acte psychologique qui assimile la photographie à la chose, qui joue dès lors le rôle de substitut[1]. Si, par exemple, nous savons qu’une photographie est une photographie de quelque chose de simulé, par exemple d’une scène de cinéma, alors nous n’adjoindrons pas la vérité à celle-ci. Or cette photographie ne ment pas, elle est toujours un reflet objectif. Si nous disons qu’elle est fausse, c’est justement parce qu’elle nous force dans un premier temps à croire en elle, croyance que nous rejetons par une connaissance supplémentaire (« ce n’est pas du vrai sang », « il fait semblant de », « c’est du cinéma ») même si l’apparence de la photographie ne change absolument pas après ce jugement. Autrement dit une photographie est toujours produite causalement (elle a bien été frappée par la lumière des choses), mais c’est par sa capacité de représentation qu’elle fait naître concomitamment la question de sa vérité, car toute représentation s’offre nécessairement à l’interprétation (contrairement à la causalité). Et pour que l’interprétation soit correcte, il faut connaître la réalité représentée, les processus exacts qui ont mené une photographie à l’existence et le contexte globale de production de l’image.
Cependant, dans notre expérience quotidienne, il en va tout autrement. Nous croyons la plupart des images non parce que savons quelque chose sur leur production, mais simplement parce que nous faisons confiance à qui la diffuse, ou bien à leur pure vraisemblance interne « ça à l’air vrai », donc à des facteurs qui n’ont littéralement rien à voir avec la vérité ultime d’une image.
En conclusion, on se jette la plupart du temps sur l’interprétation obvie d’une image que l’on considère non comme une interprétation mais déjà comme vérité… On la considère comme présente et sensible, alors qu’elle est, au contraire, toujours une construction subjective qui peut être plus ou moins raffinée, plus ou moins produite en connaissance de cause. Le pire étant, évidemment, la manipulation possible de cette paresse interprétative. Lorsque l’on appose à une image un titre quelconque on force toujours une certaine interprétation, on veut toujours faire passer l’image pour quelque chose qui est réel afin de se justifier par cette réalité supposée. L’image a donc le pouvoir terrible de se faire passer pour la réalité, mais une réalité connotée et contrôlée, qui justifiera vicieusement le discours même qui l’a créée.

A. Adelphos

[1]    Voir Bredekamp, Théorie de l’acte d’image

Une réflexion sur “La vérité des images

  1. Ping : La télévision pour seul horizon – Semiosis

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