Fête du slip à Lausanne : dé-genrer sans déranger.

Il m’a été proposé d’être projectionniste à la fête du slip de 2018, où j’ai projeté deux séries de courts pornographiques. Cette subite immersion dans quatre heures de porno alternatif et la séance de questions-réponses avec quatre des acteurs m’a fournit, plus qu’une expérience esthétique remarquable, un sentiment de participer à une certaine forme d’art social. Le mobile de ce présent micro-essai est d’expliciter et de fonder philosophiquement ce sentiment.

La fête du slip est un festival interrogeant la pornographie et la sexualité. À travers des films, des performances et des workshops, ce « festival des dé-sexualités » offre l’occasion d’une expérience esthétique, intellectuelle et sociale qui revêt un caractère inédit et historique à mes yeux. La pornographie de masse, prodiguée par la pointe des industries culturelles au moyen du support numérique réticulé, a en effet répandu, banalisé et boulimisé son usage. Les jeunes personnes découvrent bien souvent la sexualité via l’écran avant de vivre l’expérience érotique avec autrui. L’expérience érotique se déphase alors, l’écran de l’ordinateur personnel connecté servant d’abord de support sensoriel à la masturbation solitaire et par la même occasion à la construction d’un imaginaire érotique. Se met alors en place une économie libidinale où les images ainsi consommées hantent ensuite l’imaginaire collectif de la relation érotique avec autrui même inconsciemment. Le problème est accru par la précision technique du stimuli sensoriel : à l’instar du cinéma en général, le porno soumet aux sens des images quasi-perceptuelles, c’est à dire dont les proportions, les couleurs, les mouvements, le son, sont vraisemblants, ce qui est accompagné d’un effet neuro-psychique spécifique, propriété de la pornographie sur laquelle nous reviendrons également à propos de sa dimension émancipatrice.

La pornographie en général est un pharmakon dont l’ambivalence mérite d’être explicitée, et je m’y emploierai ici selon ma sensibilité axiologique. Elle comporte positivement d’une part une puissance démocratique, une joie dionysiaque, une subversion vis-à-vis de toute forme de puritanisme religieux ou moral, une transgression vivifiante des tabous, une créativité érotique, un moteur de rêveries et de fantasmes. Mais, et notamment dans notre contexte de modernité tardive, elle soulève d’autre part un cocktail d’éléments négatifs tels qu’une standardisation chorégraphique des rapports sexuels, un découpage réducteur des catégories scénographiques, une monstration-légitimation d’une domination masculine archaïque, une normalisation de la culture du viol, une addictogénéité forte, une dissonance dans l’économie libidinale entre le plaisir avec l’écran et le plaisir avec l’autre. Ma thèse est que la Fête du slip est un dispositif culturel dynamique complexe qui expose la pornographie en en valorisant les éléments positifs – démocratie, joie, subversion, créativité, rêverie –, mais sans se laisser contaminer par ses aspects toxiques – standardisation, réduction, domination, addiction, déphasage. Ce festival offre une sexualité qui se veut plus en phase avec l’expérience vécue, en phase avec la quête d’un imaginaire sexuel qui soit non pas consommé honteusement par une série atomisée d’individus esseulés, mais abordé collectivement, débattu, questionné, exploré, pluralisé. J’entends ébaucher une analyse de la pharmakopraxie qui caractérise à mes yeux ce rendez-vous annuel depuis 2013, dans tout ce qu’elle a d’émancipateur.

Cette valorisation positive ou ce rephasage culturels de la pornographie sont rendus possibles grâce à trois déplacements, qui se jouent respectivement sur les plans technique, social et physio-psychique. D’abord il y a un usage particulier de la technique : des ordinateurs, des tables de mixages, des contrôleurs d’éclairage, des micros, des chaises, des projecteurs, des infrastructures sont mobilisés de concert pour aménager l’expérience du festivalier. Nous sommes ici dans un modèle technologique qui se distingue fort de l’usage intime de la pornographie, plus généralement solitaire et au moyen d’un seul appareil numérique. Le support numérique qu’est l’ordinateur personnel fonctionne en effet comme un objet transitionnel avec lequel l’onaniste peut laisser libre court à ses rêveries – mais la précision quasi-perceptuelle des stimuli borne la rêverie à des formes très, en fait trop déterminées –, elle-il peut laisser des commentaires anonymement sur les vidéos, il-elle se sent protégé-e de tout jugement et de toute limitation de la fantasmagorie, il-elle peut ne pas problématiser la contradiction entre ses valeurs éthiques revendiquées et l’illustration de la domination masculine que ses contenus consommés suppose. Le dispositif technique du festival – assez lourd, stable et concret par rapport à un simple appareil souvent portatif et nomade – ménage la possibilité d’une certaine configuration psychique et sociale, en inscrivant son opérativité dans l’étendue de la ville de Lausanne, comme dans la durée du calendrier. Plutôt qu’une technique qui fournit du porno partout, tout le temps et abondamment, la technique ici employée donne un accès à un porno rare, qui occure à un lieu et à un moment précis de l’année. On entrevoit que le choix technique n’est pas anodin : il contribue à passer du registre de la consommation boulimique à celui d’embrayeur attentionnel pour une réelle expérience esthétique.

De fait, le format festival ouvre la production culturelle pornographique à la publicité physique : il ne s’agit donc plus d’une expérience de consommation solitaire mais d’une expérience esthétique collective. Le fait de se confronter collectivement – et en personne – à un objet culturel suppose de potentiellement confronter entre eux des paradigmes très hétérogènes d’appréciation de cet objet. Cette possibilité de dialogue qu’offre la présence dans l’objet et dans le public de l’altérité – je regarde autre chose que ce que je désire, quelqu’un d’autre le regarde autrement – introduit un principe de réalité dans le rapport psychique au stimuli pornographique, au nom duquel on renonce au désir de toute puissance fantasmagorique pour se heurter aux aspérités du réel et se laisser toucher par l’inconnu. Le désir et la jouissance, dans le contexte d’une pornographie festivalière collective plutôt que quotidienne individuelle, deviennent des questions éthiques, politiques, anthropologiques, écologiques, qui méritent débat, verbalisation, partage et échange. Cette dimension sociale et collective combinée à un certain usage de la technique permet un effet que j’estime bénéfique dans l’individuation psycho-physiologique, qui est le troisième déplacement qu’opère le festival par rapport à la pornographie de masse.

Si les pensées d’un sujet sont sous-déterminées par les conditions techniques matérielles de son époque, s’il elles sont également sur-déterminées par les conditions sociales liées aux croyances, mythes, habitus partagés par une communauté historique, linguistique, conceptuelle, religieuse et civilisationnelle, elles conservent tout de même une part de libre volonté, une capacité d’auto-détermination. Ce lien privilégié que la structuration de la subjectivité entretient avec les objets techniques et avec les archétypes socio-culturels est cela qui nous rend évident la pertinence de l’approche qu’a ce festival de la pornographie pour l’individuation psychique. Les spectateurs, participants, techniciens, intervenants de cet événement ont tous plus ou moins conscience de participer à une expérience intersubjective qui donne une dignité culturelle à l’écriture du sexe et du coït, qui contribue à rompre le secret de Polichinelle qui plane autour de la sexualité, pour l’instant à l’avantage des patriarches marchands d’imagerie réifiante industrialisée. L’individu, l’esthète, vient lui-même se transformer, modifier sa sensibilité, ses perceptions, son imagination, explorer, tâtonner, envisager d’autres rapports à son désir érotique. La configuration de ces trois pôles, technique, social et individuel, crée un cercle vertueux, favorable à une individuation psychique qui soit en résonance plutôt qu’en dissonance avec le monde.

En somme ce festival assume de remplir une carence culturelle laissée béante par la misère symbolique de l’industrie pornographique sur internet, dont ni les écoles ni les planning familiaux ni les parents n’osent vraiment parler, encore moins avec des contenus audiovisuels explicites à l’appui. Plutôt que de rendre visible des scènes hyper stéréotypées, cet organisme complexe qu’est la fête du Slip s’emploie à faire valoir les marginalités de la sexualité filmée, explorant une grande diversité d’univers érotiques. L’approche intelligente du festival met le spectateur dans un état actif de réceptivité esthétique, intellectuelle, éthique, politique et poétique, qui contraste fort avec l’état passif de consommation, d’impulsivité et d’hédonisme irresponsable que suggère la pornographie numérique de masse. Le visionnage collectif permet une forme de catharsis ou de dépassement de la pornographie comme expérience solitaire, il contribue à alimenter l’inconscient collectif d’une imagerie alternative, d’enrichir l’univers érotique des individus, de décrisper et délier les langues encore bridées par les tabous. Le festival fait de la pornographie et du sexe en général – qui socialement demeurent largement embarassants – un sujet publiquement discuté. Les récentes tendances sociales, comme Tinder, sont portées à la réflexion et à l’attention par des fictions ou des documentaires, pas comme quelque chose que l’on subit confusément, mais comme des éléments à part entière d’une culture, qu’on intègre progressivement dans un univers de sens et qui permettent de faire monde. C’est en ce sens que je prétend que ce festival opère un geste de réajustement culturel d’intérêt public, en arrachant la pornographie à l’espace privé et à la massification consumériste et en l’instaurant dans un espace public comme un art à part entière, à la fois du point de vue des contenus diffusés que de celui de l’organisation formelle du festival.

Ce déplacement complexe est conscientisé en amont par la co-fondatrice du festival Viviane Morey, qui déclare au Temps en 2015 : « la sexualité est une articulation fondamentale de l’identité et de la construction personnelle. Les Etats-Unis produisent quelque 10 000 films porno par an! Cela implique un besoin de réflexion, de discussion. Qu’on le veuille ou non, la pornographie fait partie de notre culture. » Par ces trois phrases, elle fait état de ce que j’ai ici essayé d’exprimer philosophiquement. D’abord elle soulève l’importance que revêt la sexualité dans la constitution du psychisme. Ensuite elle constate l’industrialisation hypertrophique de la production et de la consommation de la pornographie, soulignant une donnée de fait d’ordre à la fois matériel-technique et socio-culturel. Mais dans le même temps, elle dénonce une forme de déni ou d’incurie culturelle et politique par rapport à ce phénomène. Elle souligne l’urgence de remédier à un déphasage historique entre la rapidité d’une évolution technique de production et de consommation de contenus audiovisuels pornographiques, et la lenteur de son assimilation, de son appropriation ou de sa traduction symbolique, sociale et culturelle.

Il n’est de ce point de vue pas si étonnant que personne ne s’offusque de l’existence d’un tel festival, que presque personne ne considère qu’il dérange. Car la pornographie qui dérange véritablement est plutôt celle contre laquelle tout ce projet est construit, celle qui induit une hégémonie sexuelle, masculine, violente et peu créative, nourrissant l’impulsivité, l’addiction et la culpabilité. Le corps social qui crée et participe à ce festival sent bien qu’à l’inverse il positivise performativement la sexualité, à travers une expérience collective – esthétique, intellectuelle, éthique et communicationnelle – de formes plurielles, originales, non-standards, favorisant ainsi l’occasion d’une mise en phase, d’un réajustement de la sexualité intime et d’une culture partagée. Les exorganes (techniques), les endorganes (psycho-physiques) et les sociorganes (institutions) trouvent dans ce contexte une forme de synergie heureuse qui rend possible une individuation sexuelle et érotique bien plus épanouissante que dans un contexte de consommation compulsive solitaire tendanciellement aliénante. Enfin, si les outils techniques permettent de produire des images audiovisuelles mouvantes si vraisemblantes, une volonté d’inspiration un peu situationniste ou une conscience de l’art comme soft power permet de pluraliser ces images et de les inscrire dans un dispositif attentionnel d’une telle manière que la « réalité » à laquelle ces images ressemblent s’en trouve finalement enrichie en retour et sans nul doute plus habitable pour les individus. C’est du moins ce que ma présente esquisse d’une organologie de la fête du slip tendait à montrer, si par hasard le succès et l’ampleur grandissants du festival n’y suffisait pas.

Simon Arthaud Monseu

17 mai 2018

 

Références :

SIMONDON, Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 2012.

STIEGLER, Bernard, De la misère symbolique, Galilée, 2013.

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