Les betteraves de Schopenhauer

Sans titre-1

Chez Schopenhauer, la betterave est l’image parfaite, tiré du monde végétal, pour illustrer le décalage malheureux entre la volonté et l’intellect. Sa racine imposante métaphorise la première, tandis que ses maigres feuilles illustrent le second. Il y a donc d’une part une libido et une volonté débordantes, et d’une autre une capacité très réduite à se représenter le monde et à le comprendre. Dès lors, les objectifs, les motifs qui peuvent guider et canaliser la volonté sont dits, dans la terminologie de Schopenhauer, niais. Leur niaiserie, entendue comme terme technique, ne recouvre pas forcément et n’est pas coextensive avec l’usage courant de ce mot[1]. Le niais schopenhauerien ne parvient pas à connaître la réalité rationnellement par le truchement des concepts, il se trompe à son égard et vit à l’intérieur de simplifications et de mirages. L’homme niais vit dans une carence intellectuelle spécifique, carence qui trouve une expression conative lorsqu’elle propose des motifs à la volonté. En bref, une betterave remuera ciel et terre pour un projet dont l’assise intellectuelle est médiocre. Cette médiocrité peut autant être le fait de concepts mal compris, que d’une mauvaise application de ceux-ci.

L’entrepreneur, une betterave ?

Cela reste quelque peu abstrait. Qui, en effet, dans notre monde occidental, possède une volonté forte avec des motifs médiocres ? Nous pouvons prendre un exemple auquel personne ne s’opposera, je veux dire, l’entrepreneur [2]. L’entrepreneur possède bien une forte volonté, celle d’agir et de créer quelque chose de nouveau. Il veut, sa volonté est forte et passionnée, mais, ses motifs, ses buts ne se sont que très faiblement enracinés dans l’intellect. L’entrepreneur est le meilleur exemple de betterave que l’on puisse trouver : prenons par exemple, un homme ou une femme, dont la volonté déborde de fonder une entreprise, disons, pour confectionner des déodorants, des smartphones, du papier toilettes à six couches, des voitures téléguidées… Selon les concepts que nous avons définis plus haut, il apparaît de manière claire que la volonté est forte puisqu’elle ira même jusqu’à subordonner les volontés d’autres individus pour mener à bien ses fins, ce qui est l’essence même de l’entreprise, à savoir : subordination d’une pluralité d’individus qui soumettent leur volonté à une volonté « hégémonique [3] ».

En revanche, la bassesse des fins doit apparaître d’elle-même, il suffit, sur ce point, de consulter notre intuition. À l’inverse, une forte capacité intellectuelle ira de pair avec des motifs plus élevés, plus vastes, plus universels et plus englobants. L’artiste, comme le poète, la possède et se distinguent des betteraves par leur capacité à contempler le monde d’un point de vue supérieur, de le modifier par le langage et l’art, et d’en extraire les beautés secrètes et les vérités larvées (également par la force de l’imagination comme Descartes l’affirme). Les betteraves ne peuvent se proposer comme fin qu’une petite portion du monde, qu’un morceau de celui-ci, et pas même un morceau de choix !

Les betteraves, un modèle de société

Ce qu’il y a de paradoxal, c’est que les betteraves passent dans notre société pour des modèles à suivre, pour de vivants exemples qu’il faut imiter. Celui qui affirme son vouloir en fondant une startup quelconque, dont les produits, supposons-le, seront inutiles voire même nuisibles, sera valorisé sur le plan social ; il aura vaguement « réalisé son rêve » sans que le contenu de ce rêve soit pris en considération. Ce volontarisme hostile à l’intellectualisme est le fondement même de notre société moderne de type capitaliste. Les slogans « fais ce que tu veux », « do it » mettent en exergue cette nécessité du vouloir fort dissocié de l’intellect, et, par conséquent, incapable de réalisations réellement significatives. Cela est encore plus manifeste par notre vénération de l’argent comme but en soi, comme rétribution du vouloir aveugle : à croire que plus on veut aveuglément, plus l’enrichissement sera grand… Est-ce que le riche est une betterave ? Il y a de forte chance qu’il le soit, même si nous ne pouvons en faire une loi. Rare sont les cas où la richesse provient d’une activité intellectuelle intense et vaste.

Aussi, l’analyse de la betterave schopenhauerienne nous a amené à reconnaître que notre société les cultive consciencieusement, qu’elle en fait même la base de son agriculture citoyenne ; que, bien que la carence intellectuelle ne soit pas définitive ni irréversible, elle est pourtant stimulée du seul fait que l’on ne valorise pas le contenu du vouloir, mais sa seule existence, sa seule capacité à produire. Le capitalisme pousse à la betteravification des individus, dont on moque les intentions « supérieures » en le poussant à l’activité pour elle-même, à l’affirmation de la volonté pour l’affirmation de la volonté.

 

Adrien Adelphos


[1] Les betteraves schopenhaueriennes ne sont pas forcément reconnaissables même s’il affirme qu’elles ont « un petit cerveau mal conformé dans un crâne épais » ( cf. Le monde comme volonté et comme représentation). On peut dépasser ces présuppositions physiognomoniques en affirmant qu’ils existent des betteraves qui ne sont pas distinguables à l’aide de critères physiques.

[2] Évidemment, en tant que type abstrait et non en tant que personne singulière.

[3] C’est-à-dire : qui les domine et qui leur donne leur sens de manière extrinsèque. L’entrepreneur parasitent les volontés d’autres individus pour réaliser ses propres désirs.

 

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