Le sophisme #1: le passage du temps

Chaque foyer valaisan a reçu, il y a de ça quelques semaines maintenant, un petit ouvrage, titré « Je voulais vous dire » dans lequel Christian Constantin présente sa vision olympique. Par celui-ci, Constantin entend convaincre celles et ceux qui seront bientôt appelé aux urnes à voter en faveur de l’organisation des JO 2026 à Sion. À travers de multiples artifices rhétoriques – les appels récurrents à l’émotion, le dénigrement du statut moral des détracteurs du projet – entrecoupés d’odes à son canton et ses montagnes (frôlant parfois l’effet comique involontaire de par leur naïveté), Constantin nous offre quelques raisons, notamment économiques, en faveur du projet olympique. Par souci de la qualité du débat démocratique, il revient de s’intéresser à l’argumentation proposée dans ce livre et surtout à ces différents sophismes ; ces procédés rhétoriques qui ne sont rien d’autres que des raisonnements fallacieux, revêtus des apparences de la vérité ; procédés qui se meuvent non dans le vrai, mais dans le vraisemblable. Nous sommes par exemple confrontés à un sophisme que l’on pourrait appeler « le sophisme du passage du temps ».

Septante ans d’attente, de désir, il doit bien y avoir une raison profonde à ce projet [ndlr. les JO 2026 à Sion] que nous pouvons enfin faire devenir réalité. (Constantin, p.10).

L’idée est simple : le passage du temps montre, révèle que nos raisons pour conduire un certain projet sont profondes. La notion de profondeur associée à ces raisons suggère qu’elles sont dotées d’une dimension existentielle et essentielle à la vie humaine et à son bonheur [1]. La raison principale évoquée par Constantin tout au long du livre est  en effet eudémonique : les JO 2026 contribueront au bonheur des athlètes (ces deux jeunes filles qu’il ne cesse de prendre en exemple) et, indirectement, au nôtre, nous qui suivrons passionnément, en symbiose, leurs exploits. Il n’y a alors qu’un pas avant d’affirmer que les JO sont également moraux, si l’on se rappelle que pour beaucoup il existe un lien étroit entre le bonheur et la vertu.

Cependant, l’on peut douter que le passage du temps ait une quelconque influence sur la valeur d’un projet. Nous allons d’ailleurs montrer, dans ce bref article, qu’il y a une dissociation absolue entre l’étendue dans le temps et la justification d’une idée (à savoir, cette raison « profonde »). Selon nous, le temps n’a aucune force axiologique.

Analyse du sophisme et force rhétorique

Lorsque quelqu’un utilise ce sophisme, nous sommes soumis à l’impression que si une institution, un projet, une idée ou encore une idéologie dure depuis longtemps, c’est parce qu’elle est la meilleure possible. Nous peinons à concevoir la pérennité de ces projets, de ces institutions, de ces idéologies, si ces raisons profondes manquaient. Au 19ème siècle, John Stuart Mill avait déjà formulé cette impression de la manière suivante :

They think : ‘However any of our present institutions may have begun, no institution can have been preserved into this period of advanced civilisation except by a well-grounded feeling that it fits human nature and is conductive to the general good’. (Mill, p.4).

Selon ce raisonnement, l’ancienneté d’une institution, préservée dans une société moderne et progressiste (selon Mill), atteste de la valeur positive de cette même institution. Il faut comprendre par là qu’elle est perçue comme celle qui correspond le mieux à la nature humaine (« à la nature valaisanne ! » souffle Constantin) et celle qui seule peut amener au bien général (« au bien des Valaisans ! »). Si cela n’était pas le cas, nous aurions changé nos institutions.

Que les choses soient claires, l’idée derrière ce genre de raisonnement n’est pas de dire que parce que le temps passe, mes raisons deviennent subitement (et magiquement) des raisons profondes. L’idée implicite est plus subtile et c’est sans doute cela qui rend ce sophisme si pernicieux. Selon ce raisonnement, le passage du temps agirait comme un révélateur ; il nous fait prendre conscience que nos raisons sont sans doute de bonnes raisons, si non, des voix se seraient élevées contre nous, contre notre système, notre projet, notre idée, afin d’y mettre un terme (et elles auraient réussi).

Ainsi la personne usant de ce sophisme fait l’économie d’une argumentation. Elle n’a qu’à souligner l’âge ancien d’une idée et cela semble impliquer de facto l’existence de bonnes raisons. Elle n’a pas besoin d’expliciter, de développer ces bonnes raisons (voire d’en donner !), il lui suffit de rappeler que le projet existe depuis fort longtemps. Si Constantin nous donne bien quelques raisons, en utilisant ce sophisme, il nous amène à penser qu’elles sont profondes ; qu’elles sont de bonnes raisons. Ainsi, il passe outre l’analyse critique de ces raisons, pis encore, il laisse entendre que ceux et celles qui s’y opposent n’ont pas saisi toute la « profondeur » de ce projet aux racines si anciennes.

Objections

Mais interrogeons-nous : en quoi la durée temporelle d’un projet révèle-t-elle la profondeur de celui-ci ? Si nous avons explicité la force rhétorique de ce sophisme, il nous faut maintenant démontrer en quoi il est faux. Pour ce faire quelques contre-exemples devraient suffire. Rappelons par exemple, que l’institution au sujet de laquelle s’exprime Mill, cette institution si « adéquate » au bien de l’humanité, n’est autre que celle de l’assujettissement des femmes. Nous pouvons mettre cela en parallèle avec d’autres cas comme l’esclavagisme et le racisme. Autant de système pérennes, abolis sur le tard, et même toujours et tristement actuels.

Il peut paraître disproportionné d’utiliser ce genre d’exemples à côté d’un simple projet olympique, somme toute bien innocent, comparé aux systèmes inégalitaires mentionnés. Il ne s’agit aucunement de dire que l’organisation de JO à Sion est une nouvelle forme d’injustice sociale ou d’esclavagisme moderne (quoique cela puisse être débattu!), il s’agit seulement, avec modestie, de montrer, au moyen de ces exemples, que la pérennité d’une institution, d’une idée, d’un projet n’est pas forcément le fruit de raisons profondes. Bien souvent, c’est le pouvoir (et l’intérêt de ceux qui le détiennent) qui a permis leur succès ; le pouvoir qui définit ce qui est bien et ce qui est mal ; le pouvoir qui distingue le juste de l’injuste selon sa propre échelle axiologique. Or cela n’a rien à voir avec des raisons profondes (dont on attend l’objectivité et l’universalité).

Ces contre-exemples illustrent la thèse d’une dissociation absolue entre le passage du temps et la justification. Si quelque chose dure, que ce soit une institution ou un projet, elle n’en est pas pour autant justifiée. En fait, le temps n’a aucun rapport avec la validité ou la « profondeur » de nos raisons ; en tant que tel il est privé de tout rôle axiologique. Il se contente de passer.

À nous, à vous, lectrices et lecteurs de ce livre, de poursuivre le débat en interrogeant la valeur des raisons invoquées par Constantin. Ne nous laissons pas abuser par leur grand âge, ni intimider par le reste de l’armada rhétorique déployé dans ce livre où il ne s’agit en aucun car d’aborder les sujets sensibles (et apparemment inessentiels au bonheur des Valaisans) « de budget, de millions, de promesses, d’alliances … » (p.61) ; ces sujets qui sont autant d’objections (parmi d’autres) à la raison profonde invoquée par Constantin.

L. Mudry

[1] Une raison profonde se distingue de ce fait d’une raison économique (valeur inessentielle à la nature humaine). Constantin précise bien d’ailleurs qu’il n’a pas fait écrire ce livre pour pouvoir construire.


Sources:

1) Chr. Constantin, Je voulais vous dire, 2018, éd. Tourbillon.

2) J.S. Mill, On the Subjection of Women, 1869, éd. Jonathan Bennett (2017).

3 réflexions sur “Le sophisme #1: le passage du temps

  1. bernard barras

    Cher Mr Morend,
    Remarquable analyse et commentaire au sujet du livre de C.Constantin ( et éventuellement de son nègre) qui met à jour une démagogie noyée dans des émotions de circonstance .
    A vous relire avec plaisir
    Dr Bernard Barras

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  2. Ping : L’industrie sans visage, l’usurpation de l’imaginaire – Semiosis

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