Qui veut « changer les choses »? ou la question de la libido politique

Il existe un désir de changer les choses, un désir humain proprement politique. On peut calquer cette libido politique sur le modèle de toute libido et essayer de voir quelles sont les diverses possibilités de satisfaction. Car il existe souvent le désir mais pas encore la forme de sa satisfaction, et bien souvent une personne éprouve le besoin de changement à large échelle sans connaître encore le comment. Quelles sont donc ces possibilités?

Engagement universaliste

Premièrement, l’engagement universaliste passant par une organisation politique quelconque (parti, ONG,…) structurée selon des idées fondatrices systématisées. La libido politique dans ce cas va chercher une forme indépendante de l’individu, elle la prend là où elle existe déjà, dans les configurations politiques préexistantes. On peut donc parler d’une direction d’ajustement « Universel-Personnel » qui va de l’universel préexistant (parti) à un personnel naissant (libido). Le problème de cette tentative de satisfaction est le suivant : la forme du parti, ses idées, sa qualité spécifique (de droite ou de gauche par exemple) peut ne pas convenir au désir singulier d’un individu (incongruence entre forme et désir [1] ). Son avantage en revanche est son caractère général et universel a priori compréhensible. De là le nombre de causes qui peuvent catalyser notre libido politique pour un temps mais qui finissent par apparaître trop lointaines, trop désespérées ou trop abstraites. Un homme politique peut rester dans un parti sans plus avoir de libido pour sa forme spécifique, et par conséquent finir par rester dans celui-ci pour satisfaire des désirs purement égoïstes (opportunisme).

Engagement idiosyncratique

La deuxième option réside dans le rapport inversé : non plus une direction « Universel-Personnel » mais « Personnel-Universel ». Cet autre rapport nous plonge dans une certaine brume, une certaine opacité théorique. Car dans ces conditions la forme choisie de l’engagement sera elle-même engendrée par l’individu, elle sera toujours idiosyncratique, donc imprévisible et sans définition possible. Ce sont par exemple les engagements oraux, artistiques et littéraires à plus ou moins grande échelle selon que l’on s’adresse à « tous » ou seulement à des familiers. L’avantage de cette direction de la libido est la congruence quasi a priori entre forme et désir (puisque le désir engendre lui-même la forme de sa satisfaction), et le désavantage principal est l’incompréhension (puisque la forme ne préexiste pas et ne peut être re-connue). Un message personnel risque de tomber seulement dans les oreilles qui écoutent, et grand est le risque de devenir une « voix qui crie dans le désert [2] », et par suite de tomber dans la frustration. Pensons au poète, au prophète, à l’artiste qui ne sont même pas entendus, lus, contemplés.

Une résolution possible à ces deux apories (incompréhension ou incongruence) est évidemment la possibilité d’un passage fructueux du désir personnel vers un système politique préexistant [3] (situations d’harmonie entre libido et forme universelle) ou encore la compréhension générale d’un message exprimé par une personne (la libido engendre une forme plus ou moins compréhensible à tous). Ensuite se range tous les degrés intermédiaires : entre l’incompréhension partielle et la plus ou moins grande identification à un parti ou à un système d’idée. Notons encore que la frustration de l’impuissance produite par l’incompréhension peut mener à des engagements politiques plus sévères et plus radicaux comme le terrorisme (qui est toujours un mélange explosif d’incompréhension aigüe et d’une forte libido politique).

A ce stade, chacun peut analyser la forme de sa propre libido politique avec la distinction que nous venons de donner, et comprendre également comment la corruption peut naître dans le cœur d’un politicien qui au début y croyait, ou encore comment un homme seul, par une action singulière, peut finir par produire un système [4] ou un parti qui in-formera les désirs de toute une génération.

Thèse conclusives:

1) L’homme possède une libido politique spécifique; il veut changer les choses.
2) Cette libido connaît deux directions d’ajustement; Universel-Individuel (U-I); Individuel-Universel (I-U)
3) (U-I) peut engendrer de l’incongruence
4) (I-U) peut engendrer de l’incompréhension de la part de la société.
5) Il existe des synthèses possible, des degrés intermédiaires.
6) Il existe des cas pathologiques comme le terrorisme.

Adrien Adelphos

[1]  C’est un élément de l’œuvre de Jung: on ne peut pas désirer ce que l’on veut de façon arbitraire. Je ne peux donc pas croire à un parti s’il n’y a pas une authentique et personnelle conviction. Et il se peut, ce qui est même très probable, que des réponses déjà existantes ne me correspondent jamais, et qu’il faille donc nécessairement trouver ma façon propre de changer les choses.

[2]  Evangile de Jean 1:23

[3]  Freud parle de la « viscosité de la libido » qui peut changer plus ou moins difficilement la forme de sa satisfaction.

[4]  Hannah Arendt, la condition de l’homme moderne

 

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