Le prince Harry, les antimonades et l’escargot de l’Être

Le déluge est là

De partout, tel un nouveau déluge, les images du mariage royal s’abattent sur nous. La télévision, les journaux et les réseaux sociaux relaient tour à tour frénétiquement, avec une avidité effrayante, cet « événement » dont l’importance, et le titre même « d’événement », est plus que douteux. Il n’est tout simplement pas possible d’y échapper si tant est que nous ne vivons pas isolés des hommes et que nous ayons un lien, aussi ténu soit-il, avec le monde de l’information. Parler d’un flux excessif et continu d’images en évoquant le déluge n’est pas nouveau [1] : ce qualificatif a très vite été utilisé pour sa puissance de signification unique et par le sentiment anxiogène, « on ne peut pas y échapper », qu’il suscite. Le déluge des images, sans être une punition supérieure et divine, n’en est pas moins ressenti comme un fléau, comme une pression symbolique constante de plus en plus insoutenable. Notre monde possède de moins en moins de « nature » mais en revanche de plus en plus de publicités, de simulacres vantant les « artifices » : de la campagne électorale, à la promotion d’un shampoing ou d’un nouveau burger au gruyère et au saindoux. L’apocatastase ne sera pas de feu, mais d’images.

La double nature du mariage royal

Le mariage royal est l’incarnation même de cette logique de l’inondation iconique. Comme nous l’avons dit : personne n’y échappe. Mais, veut-on forcément y échapper ? La question se pose. Il faut croire, sinon le phénomène deviendrait incompréhensible, qu’il y a une demande de la part du public : il veut suivre le mariage comme on suit une série Netflix, c’est-à-dire comme on suit quelque chose d’irréel, quelque chose qui n’a rien en commun avec la « morosité » dont est, dit-on, imbibé dans notre quotidien. Ce qui compte c’est que le besoin d’exotisme soit satisfait, que l’événement soit réel ou non. C’est d’ailleurs bien la particularité de ce mariage : il est autant fictionnel que réel ; son mode ontologique est hybride, hermaphrodite ; un véritable escargot de l’Être. Cette double nature est ce qui lui a assuré une si grande diffusion : puisqu’il est réalité et fiction, il a été diffusé comme un événement réel bien que mis en scène comme l’épisode d’une série. Sa réalité, ambiguë, permet d’avoir, comme on dit, le beurre et l’argent du beurre.

Toute royauté moderne peut être conçue comme une vaste entreprise de divertissement, comme un studio Disney qui, selon certains, coûte quelques millions et en rapporte quelques milliards. L’investissement est donc juteux. Les royautés modernes ne sont rien d’autre que des télé-réalités sophistiquées, aristocratiques, auréolées du plus grand sérieux et de la plus grande dignité ; mais qui restent néanmoins un spectacle comme le cirque en est un. Elles sont juste un spectacle permanent, les tentes sont plantées pour de bon, les acteurs ne quittent jamais leur rôle, et finissent même par venir réclamer un peu de réalité (qu’on est prêt à leur accorder si le mariage est beau, et seulement s’ils ne demandent d’être réels comme Georges Clooney l’est ou encore Oprah Winfrey). Personne ne peut demander, sans mauvaise foi, à être réel dans ces conditions ; les stars invitées ne font que jouer leur propre rôle, elles font leur apparition comme elles le feraient pour un sitcom. Il faut l’asserter crûment, comme suit : le prince Harry se trouve dans un éternel quasi-être, quasi-être qui fonde notre droit à le traiter d’onto-escargot.

Et nous ?

Sommes-nous des éponges ? Est-ce que notre destinée est d’être remplis d’images comme les amphores, de vin ? Ou bien sommes-nous prêts à nous affirmer comme des agents, comme de pures activités ? Car le modèle usité par les publicitaires et (certains) médias pour nous comprendre nous est bien celui de l’éponge, de la passivité poreuse et inerte qui absorbe. Devant ce constat ne devrions-nous pas, dans un acte noble d’affirmation de soi, réclamer un droit nouveau, le droit de ne pas être au courant des choses ? De refuser l’image et l’information qu’elle véhicule ? Ne devons-nous pas nous prémunir des images qui veulent notre perte ? Plutôt que de se vanter bêtement d’être au courant de tout, se vanter héroïquement de n’être au courant de rien ; faire du prince Harry un pur néant sans existence, un petit escargot perdu dans la non-actualité de ma perception ! Ne suis-je pas moi-même royal par ce refus ? Oui, c’est bien là quelque chose d’anoblissant et de princier que de dire non à l’image et, ce faisant, de repousser et détruire toute tentative d’identification spongieuse. En un mot : sélectionner avec soin les images qui peupleront notre esprit, être un protectionniste iconique enragé.

Le conflit des antimonades

Car c’est une guerre qui sous-tend cette problématique relative à l’image et à sa diffusion : la guerre des antimonades. Selon Leibniz, une monade voit toutes les autres monades, tandis qu’une antimonade veut être vue par toutes les autres et emploie sa volonté, son appétition à ce seul dessein : elle veut imposer sa réalité et son existence par une extension iconique maximale. Lorsque, bien malgré moi, j’assiste au mariage royal ; je suis parasité au sein même de mon existence. Je vois le faste, les « prestigieux » invités. Je suis exclu, je ne suis pas « de la partie ».  L’image que l’autre me donne de lui vise à écraser mes potentialités, elle me névrose. Alors que je contrôlais ma réalité, j’en suis d’un coup dépossédé ; le centre de gravité de mon existence qui était, là, dans mon bureau, est soudain transféré, déplacé sauvagement dans la ville de Londres… Et me voilà soit triste, soit aliéné ; car tout en étant bien là, je suis pourtant autre part, dans un fantasme accroché à une ville. Mon être s’est fait aspirer, siphonner par des étrangers avec la complicité bonasse d’irresponsables médias.

Les réseaux sociaux ne sont rien d’autre que l’expression antimonadique de ce désir d’être vu, de devenir soi-même une publicité. Notre « moi » est publicisé, notre essence dépend des regards et des « likes » ; notre identité repose sur un serveur. Ce n’est qu’avec cette médiatisation de soi que notre pulsion d’être vu – notre nature antimonadique – trouve son expression la plus saisissable et la plus concrète. C’est une forme de guerre de tous contre tous, une rivalité des simulacres, un conflit des images. On met un terme à cette guerre lorsque l’on parvient à brider en soi-même cette pulsion publicitaire, lorsque l’on trouve son « essence » dans son intimité, dans l’alcôve de notre esprit ; ou dans les regards choisis de nos proches ; dont l’essence d’être-proche revient à réciproquement bannir leur désir publicitaire, à stopper net l’hémorragie. Lorsque l’on aime réellement, on s’efface (principe qui absolutisé engendre des théologies à l’instar de celle que Simon Weil nous a offert). Dans le cas contraire, c’est bien une forme de perte et de dérive de soi-même à laquelle on assiste, un exil très concret loin de soi dans les méandres infinis d’une socialité informatique.

Le prince Harry ne rentre-t-il pas en guerre avec chacun de nous lorsqu’il nous est plus possible de ne plus voir son visage ? Qu’est-ce que cela me fait, pragmatiquement, de connaitre son existence, son mariage, ses fonctions ? Ce sont des connaissances en trop qui ne trouvent aucune justification et dont on est gorgé, imbibé à longueur de journée. Il y a une véritable anesthésie générale, une insolation produite par la surconsommation et l’exposition continue d’images. La plus grande conquête que nous puissions faire est peut-être de nature iconoclaste ; refuser et brûler les images, détruire les écrans pour que cesse ce jeu d’hypnose collective. Car tout ce qui, en nous, ne trouve aucune utilité (c’est-à-dire une grande partie des nouvelles que nous enregistrons) est là à titre d’appendice mort, il consomme odieusement notre temps ainsi que notre mémoire.

L’économie de l’image est d’abord quelque chose de personnel – comme le sont tout d’abord les lois pour Aristote – quelque chose de relatif à l’individu et à sa façon de réguler moralement son intimité. Les médias d’ailleurs ne prendront acte de ce changement qu’après une conversion systématique, icono-ascétique, de nos intériorités. De nouveau, notre volonté de ne pas connaître l’inutile, de ne pas savoir le futile doit finir par fonder les prémisses d’une nouvelle éthique médiatique. Dans la mesure où rien ne parait annoncer ce changement, rien ne changera. Il faudra peut-être attendre qu’un certain dégoût de l’information intempestive s’empare de nous pour que nous songions à tempérer nos ardeurs médiatiques et informationnelles.

Adrien Adelphos

[1] L’expression de « déferlement d’images », qu’on attribue à ce gigantesque secteur économique de l’industrie du divertissement, est la plus utilisée pour définir ce phénomène unique en son genre par l’ampleur de sa diffusion et par son intensité. Comme tant d’autres, cette métaphore diluvienne résonne d’un mélange d’impuissance et de résistance. (Horst Bredekamp, théorie de l’acte d’image, p.9)

 

 

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