Détournement de concepts: dérives d’un féminisme de la différence

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© Hirlytz 2018, tu es/r ceci

 

Comment peut-on faire dire à la différence et à la tolérance des propos pourtant si contraire à leur signification première ? Comment des concepts d’ouverture, empreints d’un certain libéralisme (« vivre et laisser vivre ») peuvent-ils se transformer en garde-fous de la normativité ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce n’est pourtant pas rare qu’une telle transformation sémantique s’opère. Pour l’illustrer, nous allons parler du féminisme de la différence dont on trouve l’apologie dans un bref article de Suzette Sandoz, « Sexisme et inégalité : par pitié, cessez cette complainte ! » :

Comme je me réjouis que Le Temps tourne le disque de l’égalité pour faire l’apogée des différences, que l’on arrête d’obliger les femmes à se couler dans le moule des hommes pour atteindre « l’égalité », que l’on reconnaisse enfin la valeur et la richesse de leurs spécificités. La véritable égalité n’est possible que dans le respect et la valorisation des différences – Suzette Sandoz.

Ainsi formulé, un tel genre de féminisme fait l’éloge des différences et demande, non sans raison, le respect de celles-ci. Nous retrouvons là un topos classique d’un certain féminisme : l’égalité au nom des différences hommes-femmes. Cela peut sembler de prime abord paradoxal car il y a peu de temps encore, ces mêmes différences servaient à justifier l’exclusion des femmes de la sphère publique (qu’on ne peut en aucun cas laisser aux mains d’enfants irrationnelles et trop émotives). Cependant, lorsque ces différences sont revendiquées pour l’égalité, l’on présuppose qu’il y a une richesse ; une richesse par la complémentarité. Selon ce courant, l’homme et la femme sont différents, par cela ils se complètent, chacun étant doté de vertus spécifiques : les traits de caractères perçus comme masculins seront contrebalancés par les vertus toutes féminines que sont la douceur, la tendresse, le souci de l’autre. De là, naîtra un équilibre salutaire pour la société.

Un tel discours est utilisé aujourd’hui en réaction à ces féministes, qui selon les orateurs, et en l’occurrence notre oratrice, chercheraient à « couler les femmes dans le moule des hommes ». La chose est claire, les féministes contemporaines, en abolissant les distinctions de genre, en revendiquant leur droit à faire carrière, feraient l’erreur de prendre comme seul modèle social, ou comme seule nature, celui instancié jusque-là avec succès par les hommes.

Comme toujours, lorsque ce genre d’article est publié, il est intéressant d’aller jeter un œil à la section des commentaires qui souvent se fait l’écho déformant et hyperbolique des propos tenus dans l’article officiel. Cette fois-ci n’échappe pas à la règle, nous trouvons, en effet, le commentaire d’un certain Thibaut qui lui aussi critique l’uniformisation des genres, mais dans le sens inverse :

Pour les féministes, les hommes doivent être des femmes comme les autres – Thibaut, morceau choisi.

Selon l’une, les féministes transforment les femmes en hommes, d’après l’autre, les hommes en femmes. Ces féministes sont manifestement dotées de puissants pouvoirs métamorphiques, capables d’abolir les si complémentaires différences dans le but amoral et anesthétique d’uniformiser le monde aux détriments des unes et des autres. Les deux affirmations – qu’elle soit celle léchée de l’ancienne conseillère nationale ou celle violente et apocalyptique de Thibaut – se font les chantres de la différence ; de cette vertueuse complémentarité homme-femme. Si la différence est abolie, si les deux sexes se confondent en un seul, si la société s’uniformise, nous perdons une richesse, nous perdons cette complémentarité nécessaire au bien de la société. Où sera notre bien si tout le monde n’est qu’un autoritaire carriériste, dotés d’une affectivité limitée, sans sens du sacrifice pour l’autre ? Où sera notre bien si tout le monde cède à des « coups de cœurs et des moments de passions » (Thibaut), si plus personne n’est rationnel ? De là, nous pouvons extrapoler – ce dont ne se privent jamais les commentateurs – sur les maux qui ne manqueront pas de s’abattre sur nous : adultère, pauvreté, apocalypse … La remarque est avant tout morale, mais elle peut être esthétique (si l’on se fie aux propos de Thibaut) – décidément ces hommes « efféminés » que c’est laid !

Dérives totalitaires et la nécessité d’un agnosticisme

Alors oui, les propos de Sandoz se distinguent de ceux de Thibaut. Sans doute, Sandoz ne voit pas d’inconvénient à ce que des hommes s’occupent des tâches traditionnellement dévolues aux femmes à l’instar de l’éducation des enfants si chère à ses yeux. Elle n’y décèle sûrement pas les prémisses d’une inévitable ruine de notre société par sa soi-disant « effémination ». Mais ce ne sont là que des différences de surface : au nom de la complémentarité, elle ne veut pas que tout le monde devienne un homme, il ne veut pas que tout le monde soit une femme.

Chose plus étrange encore, pour quelqu’une qui appelle au respect des différences, qui fustige celles qui voudraient contraindre les femmes à n’être que des hommes comme les autres, c’est la normativité au fondement de sa tolérance [1]. En effet, il semblerait que Sandoz et Thibaut ont en commun une certaine forme de naturalisme normatif qui dicte ce qu’est l’être-femme et l’être-homme. Il y a dans leur argumentation (très brève et incomplète et donc nécessairement provocatrice [2]) un lien qui s’établit entre les différences et certains faits biologiques comme la maternité (et l’apparent instinct maternel qui en découle, dont on peut discuter le statut de fait). Ces phénomènes dits naturels viennent subrepticement, l’air de rien, fonder tout un système de lois, d’institutions (parmi lesquelles on peut compter l’opposition au congé parental) et de rôles sociaux. Les risques de ce genre de naturalisme, alors même qu’il cherche à susciter en nous la tolérance de l’Autre, sont ces dérives totalitaires et par conséquent nécessairement intolérantes. Qui peut prétendre savoir ce qu’est la nature féminine ? Qui peut la distinguer précisément de la nature masculine ? Qui ne pourra jamais démêler le naturel du culturel ? Quiconque prétend qu’il existe une soi-disant « nature féminine » (et son inverse) dont on pourrait trouver la trace dans le phénomène de la maternité prend le risque de dicter à autrui ce qu’est être une femme, ce qu’est être une mère (il n’y a d’ailleurs qu’un pas à définir la première à l’aide de la seconde !) et ces définitions aux apparences neutres (ils prétendent après tout parler de faits) deviendront finalement une norme exclusive : toute femme ne suivant pas cette norme ne sera pas véritablement une femme (ou une mère), toute femme ne se coulant pas dans ce « moule » ne sera pas une « bonne » femme.

Le problème avec ce genre de discours n’est pas de vouloir valoriser les différences – à ce sujet nous ne trouvons rien à dire. Le problème est plutôt de situer le lieu de la différence entre les sexes biologiques, d’ériger celle-ci au rang de norme sociale et de justifier ensuite un programme politique sur leur fondement. Je ne souhaite pas prétendre qu’il n’y a aucune nature féminine ou masculine (quoique je sois encline à le penser, les différences étant avant tout d’ordre individuel), je souhaite, plus modestement, prôner un agnosticisme quant à la question. Il n’est guère aisé de distinguer le naturel du culturel (si ce n’est impossible) et des mêmes faits biologiques peuvent être interprétés d’une infinité de manière. Si nous ne sommes pas en mesure de découvrir ces natures, elles ne doivent pas fonder des normes, ni aucun programme politique que celui-ci cherche à exclure les femmes ou qu’à l’inverse, il pense y déceler la justification d’une égalité.

Pour une liberté créatrice

Si la crainte des partisan-e-s de la différence, de la complémentarité vertueuse, est que l’on tende à une triste et amorale uniformisation de la société, nous répondrons qu’une naturalisation de la différence n’en est pas moins un acte de standardisation péremptoire et dont l’histoire prouve mainte fois les dérives. Un tel présupposé n’offre finalement le choix qu’entre deux modèles fixes – l’homme et la femme – et met fin aux volontés créatrices de chacun-e. Cela même qu’un féminisme de la différence tentait d’éviter revient alors par la porte de derrière ; l’uniformisation dissimulée par le masque de la diversité ; là se trouve la dérive totalitaire de ce genre de féminisme, à même de détruire les différences individuelles au nom de natures féminines et masculines.

Cas concret : le congé parental

Cet agnosticisme a des conséquences, conséquences toutes simples, qui pourraient s’apparenter à une certaine forme de libéralisme, dans le but d’éviter les dérives totalitaires du naturalisme. Cela s’illustre par un exemple pratique, celui du congé parental. Le congé parental en tant qu’institution, laisse simplement le libre choix aux couples de s’organiser selon leurs propres schèmes de valeurs. Un tel constat, sur la nécessité d’une institutionnalisation qui permette un véritable choix de la part des acteurs, découle de cet agnosticisme ; ignorants des natures féminines et masculines, laissons le choix aux individus, et aux couples en l’occurrence, de s’inventer comme ils l’entendent. Faire l’inverse risquerait d’enfermer des personnes dans des logiques aliénantes, voire schizophréniques (lire à ce sujet l’opinion de René Levy dans Le Temps).

Pour citer un exemple, nous pouvons prendre le cas du Québec dont la loi garantit la libre répartition d’un temps indistinct au sein du couple. En effet, le Québec offre 52 semaines de congé parental par parents qui s’ajoute au congé maternité de 18 semaines et au congé paternité de 5 semaines (rappelons qu’en Suisse, un père a le droit aux « jours de congé usuels » qui s’élèvent à 1 ou 2 jours…). Curieusement, nous avons-là un modèle libéraliste, respectant l’injonction agnostique, et quelque chose qui pourrait satisfaire les tenants de la différence: un congé maternité important, prenant en considération le fait que c’est la femme qui porte l’enfant et qui, pour certaines, l’allaite.

L. Mudry

[1] Si cela n’est pas flagrant, il est possible de trouver des traces de ce naturalisme dans plusieurs articles. Notamment celui qui adjoint les femmes à « être normales », i.e. à suivre une norme ; et d’autres qui mentionnent le rôle de la maternité.

[2] On peut d’ailleurs se demander si vraiment Sandoz est naturaliste. Mais qu’importe notre critique du féminisme de la différence ne se limite pas à la seule personne de Sandoz. Elle se veut plus générale quoiqu’elle soit d’abord née en réaction aux propos tenus par Sandoz (ou il serait plus juste de dire aux propos suggérés, en creux, dans certains de ses articles).

Sources :

Sandoz S. , « Sexisme et inégalité : par pitié, cessez cette complainte ! », 2018.

Sandoz S. , « Enfants et profession : briser les mythes », 2018.

Sandoz S. , « Mais pitié! Laissez-nous être normales ! », 2018.

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