Tinder, chapitre 1: rappel marxien

Dans un élan mêlé de curiosité, de nihilisme, d’esseulement affectif et d’investigation en philosophie du social, je me suis inscrit sur Tinder. L’accélération que cet événement représente dans mon vécu phénoménologique à l’échelle d’une vie m’a donné l’intuition de la métamorphose sociale qui se cristallise dans ce dispositif socio-numérique. Le présent essai voudrait rendre compte de trois perspectives, la phénoménologique, la sociologique et la technologique, qui, combinées, donnent un tableau du déplacement culturel qui s’opère aujourd’hui à un niveau tendanciellement massif et mondial.

1. Un dispositif subsumé par essence : rappel marxien

Il n’est pas inutile pour notre propos de rappeler que les conditions d’existence d’une telle application sont dictées par un contexte néo-libéral généralisé, qui place la création de plus-value en principe d’action, et qui réduit petit à petit la totalité des aspects de nos vies à des atouts plus ou moins compétitifs sur le marché. Il n’est en fait pas étonnant que le capitalisme déploie une telle totalitarité acéphale, car la base de son axiologie est la valeur chiffrable. En tant que valeur abstraite, le profit financier par l’intermédiaire de l’argent détient en effet suffisamment d’universalité et de généralité que pour être appliquée en droit à n’importe quel élément de la réalité empirique, en faisant passer ce dernier – objet physique ou objet intentionnel collectif – comme M dans le circuit A-M-A’, où A est l’argent et où A’ est plus grand que A. Beaucoup d’auteurs, sans doute à raison, assimilent la modernité à une progressive autonomisation de la sphère économique et à son émancipation du cadre religieux puis du politique. Ce processus comprend notamment la sécularisation, ainsi qu’un nouvel esprit atomistique ; le passage du religieux aux religiosités comme le passage de la force publique à la puissance privée. De manière utopique, on pourrait tout à fait concevoir un homologue de Tinder qui soit calqué sur le modèle contributif de Wikipédia, qui ne soit pas orienté vers la quête de profit. Mais le dispositif numérique actuel, celui duquel je parle et dont j’ai fait l’expérience, est subsumé réellement, c’est-à-dire qu’il est, jusque dans sa conception et sa pré-méditation, entièrement et dans toutes ses parties au service de la production de valeur marchande. Il serait donc naïf de poser ce réseau social numérique comme un simple pharmakon dont seul l’usage et le dosage détermineraient la valeur négative ou positive. Il faut chercher du côté des conditions de possibilité d’une telle configuration organologique, et découvrir qu’il n’aurait pas la forme qu’il a si les axiomes sociétaux appartenaient à un autre registre de valeur que celui la valeur abstraite et chiffrable. Ceci étant dit, nous pouvons maintenant poursuivre notre analyse sans avoir l’impression de n’assurer ici que le rôle d’un néo-journaliste publicitaire se livrant candidement à un placement de produit éhonté. Je ne jugerai pas les gens qui sont sur tinder ni les programmeurs et décideurs, mais je resterai sévère quant au fait que ce dispositif est tout à la fois l’expression et l’accélérateur d’une idéologie du marché. Nous verrons que ce n’est pas seulement les propriétaires de l’application qui s’enrichissent, mais beaucoup d’usagers eux-mêmes, qui actionnent dans leur démarche de self-design numérique le modèle d’homo oeconomicus, maximisant les gains et minimisant les pertes, dans un esprit de reproduction socio-économique au service du maintien des privilèges de classe. Enfin si je révère certaines fonctions qu’il remplit – quand bien même à mon avantage –, je continue de désapprouver son existence actuelle, en tant qu’organisme structurel de l’hégémonie ultra-libérale contemporaine, et je continue de souhaiter plus généralement l’affranchissement du dispositif socio-numérique par rapport à la logique mercantile, en faveur d’un usage orienté vers le soin, le partage, la solidarité et la contributivité. Telle est mon orientation axiologique propre, et je ferai en sorte que celle-ci n’entame pas mais supporte la qualité conceptuelle de ce présent essai. Dans le prochain chapitre, j’aborderai la manière dont cette application change notre manière de percevoir et d’envisager les nouvelles relations, la manière dont ce dispositif engendre une sursaturation de stimuli créant un effet de dispersion et enfin les effets de réification et d’autoréification que l’usage de cette application favorise. Il s’agira en somme de s’intéresser au vécu phénoménal et aux tranformations cognitivo-affectives qui s’opèrent à l’échelle individuelle.

Simon Arthaud Monseu

Lausanne 27 juin 2018

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