La télévision pour seul horizon

Question et précautions

Lorsque la télévision s’immisce entre nous et le monde, à la manière d’un filtre, quelles sont les conséquences? Voilà la question. On anticipera en concédant, non sans quelques doutes, qu’il est peut-être possible d’avoir une pratique télévisuelle saine, de la même façon qu’il est possible de jouer aux jeux-vidéos sans être violents, ou de regarder un porno sans être violeur. Mais c’est bien une pratique qui est requise, pratique qui fera de la télévision un outil pour nos besoins. La seule consommation passive, comme l’oie que l’on gave, ne suffira jamais à atteindre ce but, à savoir l’utilisation des médias pour des fins plus élevées – à commencer par la démocratie qui a besoin de véritables débats d’idées. Pasolini d’ailleurs ne disait-il pas quelque chose comme « la télévision élèvera certains, mais précipitera dans l’ignorance les masses » ? Cette concession à l’esprit de notre temps qui n’ose guère affirmer, esprit trouble que hantent les « oui, mais… », minimisant à tout prix la portée de son propos, étant faite, je ne m’attarderai plus sur ce point et me concentrerai sur l’analyse d’une situation possible, par trop réelle, d’une personne qui a comme seule source épistémique son poste de télévision. Cette personne ne lit plus les journaux, n’a guère d’échanges avec autrui, mais partage une intimité, comme une amitié, avec sa télé.

Bourdieu et les mécanismes de la télé

Bourdieu est l’auteur d’une célèbre analyse de la télévision et de ses journalistes. En bref, voici quelques-uns de ses concepts clefs qui nous permettront de mener notre raisonnement.

D’après lui, la télévision est un lieu de censures invisibles et ce en raison de différents mécanismes dont la fonction première consiste à cacher le principal tout en montrant le sans-intérêt. Ces censures ne sont pas politiques, ni même économiques – bien qu’elles aussi s’exercent certainement. Ces censures sont d’abord des mécanismes structurels, systémiques, d’autant plus puissants qu’ils sont invisibles et même inconscients. Un exemple simple de ce genre de procédé de voilement-dévoilement est à trouver dans le fait divers qui fait « diversion »: en occupant du temps, il occupe la place qui pourrait revenir à des informations plus précieuses (qui par conséquent nous sont cachées).

Ce genre de mécanisme n’opère pas sans un principe de sélection : tout n’est pas montré. Le critère? Le sensationnel, le spectaculaire, l’extraordinaire. Les informations qu’on nous donne sont par conséquent surtout celles qui sortent de l’ordinaire, à la télévision du moins.

Bourdieu constate néanmoins, ce qui peut sembler de prime abord paradoxal, ce qu’il nomme une homogénéité symbolique. En d’autres termes, bien que chaque journaliste vise l’extra-ordinaire, le contenu télévisuel reste d’un même ton, un gris uniforme. En effet, rien ne ressemble plus à un fait divers qu’un autre fait divers; chaque nouveau scoop dégage un effet de déjàvu. Sur la forme comme sur le fond. La forme est la même car les procédés de montage pour « sensationnaliser » un événement sont identiques : musiques, ralentis, commentaires d’une voix off grave, gros-plans, arrêts sur image en noir et blanc, et j’en passe. Le fond est le même car, d’après Bourdieu, ce qui est montré n’est somme toute que le produit collectif constitué par l’ensemble des journalistes qui se lisent et regardent entre eux: personne ne lit plus les journaux qu’un autre journaliste nous rappelle Bourdieu.

Mais si tout cela est, c’est pour atteindre une fin, un dieu sévère et punitif: une bonne audience. Sa mesure devient le jugement dernier de chaque émission. On se lit parmi par crainte de la concurrence, et à l’audimat on sacrifiera nos aspirations aléthiques mais aussi esthétiques, pour lui offrir un spectacle qui par trop de sensationnalisme finira immanquablement par se répéter. Cela est d’autant plus flagrant pour la télévision qui doit nous garder, nous séquestrer tout au long de la journée. Une émission doit être regardée sur toute sa durée, refréner l’envie de zapping de son audience, alors qu’un journal n’a besoin d’être acheté qu’une fois par jour.

L’objectivité de la télé

Mais ce sensationnalisme se cache, on ne regarde pas la télévision comme une fiction, comme une pièce de théâtre pleine de rebondissements. La télé a une prétention à la réalité, elle cherche à nous faire croire ce qu’elle fait voir.  On usera alors sans modération des images tournées par les smartphones de particuliers dont les tremblements et la spontanéité suffiront à susciter cet effet du réel. Curieusement, c’est un procédé similaire que l’on retrouve dans certains films à suspense ou d’épouvante (Le Projet Blair Witch).

Cependant, toute image présentée, tout discours émis résulte d’un choix. Ces bouts de réalités que l’on nous présente comme des faits, des témoignages, ces instants de réels que l’on pense objectifs sont toujours encadrés par des discours, mis en relation avec d’autres moments ou encore accompagnés en musique. Autant de procédés qui créent du sens par juxtaposition de deux éléments qui n’ont peut-être pas tant à voir l’un avec l’autre. Autant d’artifices expressifs et émotifs qui disent trop ou pas assez de ce qui est montré.

Il ne s’agit cependant pas de conclure aux faits factices, aux fake news et de plonger dans l’ère de la post-vérité – ces bêtes noires du discours contemporain. Mais cela devrait éveiller en nous des doutes légitimes quant à la véridicité de ce qui nous est montré. Somme toute, une invitation à la prudence. Car les sens créés, aux vues des mécanismes identifiés par Bourdieu, n’ont pas pour but premier d’atteindre le vrai bien qu’ils le prétendent.

Les lunettes de la télé : une conséquence épistémique

La télé a donc une prétention à l’objectivité, elle se veut être une fenêtre sur la réalité. Mais nous l’avons dit, avant d’être une pure transparence, elle est aussi, et surtout, un processus créateur de sens; par-là elle devient opaque et nous induit en erreur. La télé, pour son Dieu-Audimat, commet des crimes épistémiques. Elle fournit, à celle qui en abuse, formes et concepts pour interpréter le monde. Elle est parfois si généreuse qu’elle offre elle-même les interprétations.

En effet, la télévision nous donne des catégories, qui à la manière de celles de Kant, sont au principe de ce que l’on voit. Loin d’être aussi neutres, elles structurent notre façon de voir le monde. Ces concepts prédigérés, qui doivent pouvoir être exprimés rapidement, sans perdre l’attention d’un téléspectateur présupposé moyen, si ce n’est stupide, nous font voir le monde à travers le prisme de la télé. Ils sont un filtre grossissant, déformant, comme si nous qui avions une bonne vue, devions maintenant porter obligatoirement des lunettes. Ces catégories sont économiques (le seul système viable est le système néo-libéraliste. Vive les marchés!) ou sociales (la Femme, l’Etranger, le Banlieusard, les Jeunes, …).

Alors certes dans les journaux, les journalistes offrent aussi ce genre de catégories et celles-ci peuvent dépendre des orientations politiques, théoriques du journal. Mais un journal se lit et se pose, le contenu peut se méditer, être critiqué. La télé quant à elle ne laisse pas le temps de penser, les informations s’enchaînent l’une après l’autre dans un rythme infernal. Les temps de paroles sont limités, les invités sélectionnés. Après avoir montré Gênes, on part aussitôt en vacances avec des touristes français sur la Côte, avant d’avaler une bonne page de pub et de retrouver sa série préférée, son émission divertissante favorite ou la météo.

Lorsque la télé crée: une conséquence ontologique

Si la télé nous dit comment voir le monde, elle peut aussi, en conséquence, contribuer à le façonner. En effet, ces catégories sont autant de prescriptions. Elles nous disent comment est le monde, ou pis, comme il doit être. Ces prescriptions catégorielles deviennent alors performatives: elles ont dans le monde des effets réels. Il y a là quelque chose de choquant, d’impensable, lorsque l’objectivité ne décrit plus mais conditionne la réalité. En ce sens, la télé nous in-forme, littéralement elle nous donne des formes.

Les catégories sociales font par exemple exister des ensembles de personnes, toutes réunies par une certaine propriété qu’elle a soi-disant identifié. Ces ensembles ne sont rien d’autres, pour le dire avec Barthes, que des « pseudo-natures ». Pourtant, ils sont perçus comme objectifs, comme étant des groupes naturels. Or si on les conçoit comme correspondant au monde, on s’y conformera. Là réside la force prescriptive de la télé, son pouvoir ontologique ou performatif. La croyance en la vérité d’une chose, voire même en sa naturalité, engendre des actions et des comportements conséquents qui aux vues de nos croyances ne peuvent qu’être rationnels, respectant ce que le monde est et par-là même contribuant à faire que ce monde corresponde à son modèle.

Le cercle se fait alors vicieux, comme si la réalité venait confirmer nos croyances et les dires de la télé. Inversion de causalité imperceptible. Justification fallacieuse lorsque l’objectivité de la télé crée la réalité.

D. Malta

 

En bref:

  1. L’audimat prime sur la vérité.
  2. Sensationnalisme et homogénéité exacerbée.
  3. Conséquence (I) : uniformisation des schémas de pensée.
  4. Conséquence (II) : catégorisation performative.
  5. Solution: éteindre sa télé.

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