Tinder, chapitre 2: phénoménotechnique de la relation intersubjective.

1. Le primat de l’intersubjectivité

Un sujet n’est sujet qu’en tant qu’il existe au sein d’une intersubjectivité. Celle-ci relève du trans-individuel, elle précède conceptuellement et historiquement l’individu ; elle l’accompagne au présent, lui fournit les modalités de son individuation psychique ; elle forme le champ de ses mois possibles ; elle se tient au devant de lui comme l’horizon d’un futur. Si le concept de sujet présuppose a priori celui d’intersubjectivité, il y a lieu de s’intéresser également au modes a posteriori et a praesenti d’intersubjectivation. Ceux-ci se construisent empiriquement, se vivent à la première personne, mobilisent les aptitudes créatives particulières de l’esprit-corps. Que la condition transcendantale de la subjectivité soit universellement l’intersubjectivité, cela ne nous renseigne que sur un plan abstrait, logique, analytique, certes important à clarifier. Or nous voudrions ancrer notre propos dans la perspective d’une phénoménologie vécue de la technique, de sorte à attacher notre conceptualité aux aspects de la concrétisation psycho-physique des relations. Un être humain né dans notre société – celle qui est du bon côté de la fracture numérique – a bien souvent un accès facile au web. Quand il n’a pas d’abonnement 4G, il trouve du wifi partout sur sa route ; quand il n’a pas de téléphone « smart », il use d’un ordinateur. Si l’on met de côté les personnes qui, bien que bénéficiant de leur place dans cette société, résistent activement à l’usage du numérique – ces personnes méritant une sociologie et une anthropologie très attentive par ailleurs – « tout le monde » utilise en tout cas une adresse électronique et, selon les usages, une panoplie plus ou moins étendues d’interfaces sociales numériques : Twitter, Facebook, Instagram, Tumblr, pour ne citer que les plus massivement répandues. Les interfaces viennent répondre à des critères distincts de socialisation : intimes, familiaux, amicaux, professionnels, artistiques, ludiques etc.

2. L’intuition érotico-sexuelle comme hameçon relationnel

Le critère cible de Tinder est le lien érotico-sexuel. « Faire l’amour » ou plutôt « baiser » est bien la connotation principielle de cette application, bien que le dispositif est généralement détourné en faveur du lien amical, intellectuel, politique, sportif, artistique ou autre. Son icône de flamme rouge demeure sémiologiquement celle du désir jaillissant dans le bas-ventre, elle s’affiche comme une pimentation et comme un réchauffement des rencontres ainsi médiées. Cet ancrage dans l’érotique pourrait être à l’origine du succès de l’application, car elle stimule sans doute neurologiquement des circuits de l’effort et de la récompense subconscients très instinctifs. C’est bien cette sexualisation inaugurale du dispositif qui entraîne naturellement ses usagers à repositionner leurs critères dans leur profil, qui les amènent à préciser qu’ils ne cherchent « pas de coup d’un soir », car s’ils ne le faisaient pas, ils savent confusément que l’aura inhérente à l’application laisserait croire qu’ils sont là pour ça. Tinder se distingue des dispositifs de rencontre amoureuse connus jusqu’alors en cela qu’il démarre ouvertement de l’entrejambe pulsionnel, pour arriver éventuellement à la tête rationnelle de la relation, en passant par le cœur social. L’intuition érotico-sexuelle se pose en aiguillon de la rencontre.

L’intuition que nous pouvons avoir quant à notre élan érotique envers une autre personne est souvent très rapide et instinctive, basée sur une appréhension sensitive et cognitive, à la fois esthétique et éthique, qui s’opère en quelques millisecondes de manière quasi a-réflexive ; ainsi l’application ne laisse entrevoir de la personne que quelques photos et – secondairement – quelques phrases, et gage que cette mise en situation est suffisante pour que se déclenche ou non cette fameuse intuition érotique. Cette fulgurance de l’indentification d’un potentiel partenaire sexuel est idéal-typiquement le levier, le déclencheur de la rencontre qui, sur base de cette évaluation en clin d’oeil, pourra ensuite se développer sur des strates socio-affectives plus complexes. Idéal-typiquement bien sûr, car si beaucoup d’usagers sont sans doute effectivement guidés par le schéma « animal » que favorise explicitement l’application, une immense part se l’approprie à leur manière, selon leur sensibilité propre. Il est bon de rappeler que la standardisation massive et industrielle des modes de productions, de communication, d’usage et de consommation n’empêche jamais les individus de s’investir concrètement dans un dispositif, d’une manière unique, par quoi ils réalisent leur singularité.

3. Exorganologie de la rencontre amoureuse

Tinder est venu, au fil de sa progressive démocratisation, s’ériger en grand Entremetteur des relations amoureuses. Le soupçon de grossièreté dont il était frappé fut de plus en plus relativisé, sans complètement s’éteindre, à un tel point qu’il n’est plus du tout un sujet de honte, il est devenu au contraire un lieu commun, banal et anecdotique. Nombre de couples ne se cachent pas de l’origine numérique de leur relation. Nombre d’amis non plus. Il serait erroné de prétendre que Tinder, ou plus généralement les dispositifs numériques de rencontre, est une inter-médiation artificielle qui s’opposerait à la rencontre In Real Life (IRL), seule authentique. Une exorganologie sommaire montre que l’être humain ne s’est jamais socialisé sans médiation technique externe. La rencontre amoureuse a de tout temps connu des encadrements techniques : depuis les rites d’alliance jusqu’aux boites de nuit, en passant par le langage du corps comme par la technique de la parole, la rencontre érotique ou plus généralement amoureuse a nécessairement un support technique de type artificiel, c’est-à-dire dont la persistance dépend de l’humain. Le corps et la parole sont certes pour leur part des endorganes, mais une codification exploite leur technicité propre par un modèle sémantique arbitraire de facture humaine. La distinction entre exorgane et endorgane ne recoupe pas celle entre artificialité et naturalité, ni celle entre technicité (objets) et religiosité (sujets). Néanmoins, les organes techniques externes demeurent une condition nécessaire de la rencontre amoureuse. D’une part, du point de vue macrocosmique, la perception visuelle, auditive, tactile, olfactive d’une autre personne s’inscrit dans un espace aménagé par l’humain : des lieux de loisirs, des parcs, des restaurants, des voitures, des cinémas, des rives, des foyers, autant d’espaces construits et entretenus de main humaine, viennent donner lieu à et rendre possible la relation amoureuse. D’autre part, du point de vue microcosmique, les jeux de séduction recrutent des accessoires – en fait des nécessaires – venant simuler et stimuler, mettre en scène et performer le désir : habits, maquillage, parfums, créations, objets, outils, instruments… interviennent au sein d’une sémantique performative proto-érotique, et embrayent la potentielle relation amoureuse. Ceci étant dit, nous pouvons analyser la spécificité de Tinder tout en l’inscrivant dans la continuité des modes d’individuations individuels et collectifs, en tant que ceux-ci recrutent nécessairement des dispositifs techniques exorganiques, mais aussi des ensembles sociorganiques, dont je m’occuperai plus tard. En somme, le sujet antique était à l’écriture ce que notre subjectivité de la modernité tardive est au numérique : le deuxième terme se tient en condition de possibilité du premier. Les ensembles matériels techniques extérieurs conditionnent métaphysiquement et empiriquement les modes de constitution de l’intériorité.

4. Tinder co-réalise l’attitude théorique

Au niveau psycho-physique, la différence marquante entre Tinder et les rencontres IRL est que l’écran se substitue à la présence physique de l’autre. Il y a bien expérience perceptive, mais celle-ci est une froideur et une rigidité tactile sous ou dans la main ; elle offre une lumineuse image visuelle dactylable, sur laquelle les pouces notamment exécutent un balai mécanique, un défilé interminable, afin d’effeuiller, d’épier, de méditer, de trier des images représentant des personnes. La Grèce antique a fourni les prémisses de l’occidentalité – privilégiant la représentation à la présence – en installant l’humain dans le régime de phénoménalité contemplatif de la θεωρία : la naissance de l’attitude rationnelle, qui se traduit notamment dans le rapport à la pensée, à l’écrit, à la monnaie et au théâtre, a entrainé une conversion de l’esprit, qui s’est tourné, dans une attitude passive, vers la contemplation des essences, en se détournant du monde des existants et de l’attitude active et participante qu’ils requièrent. Tinder arrive historiquement comme au bout actuel de la chaine de ce processus de rationalisation et de logicisation du monde dont la philosophie fut historiquement l’inauguratrice. L’usager est replié sur sa sphère noétique personnelle, il erre dans la boite noire de ses idées pures détachées de l’expérience : il peut voir sans être vu, être vu sans voir par qui, il est ainsi, coupé des contraintes dues à la présence physique de l’autre, amené à faire ce qu’un esprit théorique fait de mieux, à savoir spéculer. Cette inversion du regard avait déjà contaminé les relations physiques, comme les dispositifs d’alliance qui perpétuent des lignées au sein d’oligarchies traditionnelles, religieuses, sociales, politiques, économiques, afin d’en assurer la reproduction. Un traitement rationnel (calculateur) et gestionnaire s’est historiquement ingéré dans les rencontres individuelles, pour les infléchir en faveur d’une abstraction – les sphères religieuse, politique et économique ont tour à tour subsumé les vies concrètes, y ont fait passer la lettre avant l’esprit. Dans le cas qui nous concerne, le gestionnariat et ses effets de pouvoir n’est pas premièrement d’origine religieuse, sociale, économique, familiale ou politique, il est d’abord immanent au dispositif technique même. L’attitude de contemplation et de calcul rationnel est favorisée par le fait que la consultation de l’interface est une activité principalement solitaire. Le sujet ainsi enveloppé dans son cocon transitionnel peut se livrer à une sorte de théorie des jeux selon les critères de rencontres qu’il pose pour lui-même. Il court alors après sa propre rêverie, après son fantasme, et esquive la résistance du réel en se protégeant derrière l’écran.
Les stimulis érotiques quasi-perceptuels agissent alors comme un moteur vital, ou un carburant, qui se consume à vide dans l’activation d’une attitude spéculative face à des rencontres hyper-virtualisées. La réponse aux stimuli est intériorisée et bouclée dans une sphère intrasubjective plutôt que mise en circuit dans une sphère intersubjective. L’usager ne participe plus activement à sa propre vie sociale, il en devient tendanciellement le spectateur passif. Tinder offre une fenêtre de plus sur l’hyper-spectacle que tend à devenir le couplage entre notre environnement techno-numérique et notre individuation psychique, où le vécu passe avant tout par la représentation à l’écran et s’y installe finalement à demeure, délaissant le régime de présence de la relation perceptive et pragmatique au monde.

5. Réification et auto-réification

C’est ainsi que se joue une forme assez violente de réification – prendre l’autre pour une chose, ne pas le reconnaître comme personne intègre, le réduire à une liste finie de propriétés. La réification opère dans les mariages arrangés par exemple, où l’individu est subsumé sous des intérêts de caste. Mais ici – en étant passé par l’établissement socio-culturel historiquement récent de « l’amour volontaire » – le rapport à l’autre est infléchi non par une structure sociale mais par la technique elle-même, qui offre une sorte de réduction caricaturale des personne à quelques images et quelques bon mots – quand ce ne sont pas que des émoticônes. L’effet catalogue vertigineux entraîne également un fort mécanisme de réification : les profils sont tellement nombreux au kilomètre carré qu’ils dévoilent de par leur quantité leur standardisation, leur régularisation, leur massification. L’usager, selon la ville où il se trouve, découvrira se dessiner des profils psychosociaux réguliers ; il ne verra plus des singularités mais récoltera des signaux à l’aune d’une cartographie mentale balisée, parmi les stimuli visuels et textuels qu’il reçoit, afin de maximiser ses chances d’une rencontre « enrichissante ». Une grammatisation s’établit, où les lieux d’études, de travail, les langues parlées, les hobbies, les intérêts, les lieux photographiés, le style d’écriture, le self-design deviennent des signes mythologiques qui rendent les profils discrétisables les uns par rapport aux autres. L’usager en vient à se comprendre lui-même comme une complexion sémantique, il s’auto-réifie dans son propre profil, acceptant une mise en scène de soi qui est infiniment réductrice par rapport à son être profond. L’invertis-sage dans le regard de l’usager Tinder s’installe alors comme nouvel endorgane refonctionnalisé – entrainant de graves défonctionnalisations endorganiques, comme celles liées aux bientôt désuets modes classiques de socialisation IRL – de telle sorte que ce n’est plus le virtuel qui augmente la réalité, mais la réalité qui augmente le virtuel : quand il sort dans la rue, il transporte avec lui cette disposition noétique qu’il a développé face à l’écran, et la généralise consciemment ou non à ses relations IRL. L’usager devient une sorte d’introverti revendiqué et permanent, transportant mentalement la protection de l’écran à même sa pupille. La dérive de la plate-forme Tinder est qu’elle entraîne et accélère potentiellement les individus dans une spirale de réifications mutuelles, qui vont jusqu’à les faire se confondre réellement avec une insupportable caricature d’eux-mêmes. Ils s’accrochent alors à leur job branché, à leurs activités démarcatives, à leur « passions » originales comme à autant de bribes-étendards de leur identité soi-disant réelle, reniant ainsi leur disponibilité à une multitude d’autres traits identitaires possibles, oubliant obstinément la plasticité fondamentale de leur corps-esprit.

Mais que cherchent les individus sur Tinder ? J’émettrais l’hypothèse qu’ils cherchent généralement à surmonter l’angoisse de l’isolement et de la séparation. Dans la suite de cet essai, je montrerai que le dispositif laisse miroiter la satisfaction d’un désir qu’il rend pourtant structurellement inassouvissable. La subsomption réelle que j’évoquais en première partie, combinée à un infléchissement de l’écologie noético-libidinale par le dispositif numérique, produit une aliénation individuelle comme collective dont il nous faudra analyser les mécanismes avant d’envisager les dimensions émancipatrices de l’usage du numérique comme amorceur socio-affectif. Si – selon mon axiologie du moins – l’intuition érotique est rapide et impulsive, l’amour est lent et pondéré : le problème pour l’intégrité psychique des sujets tient notamment au fait que l’application entretient par construction un déphasage entre la vitesse des stimuli et la lenteur de leur intégration dans une sphère de sens.

Simon Arthaud Monseu

Lausanne, 20 aout 2018

Références :

VIOULAC, Jean, Approche de la criticité. Philosophie, capitalisme, technologie, PUF, Paris, 2018.

HONNETH, Axel, La Réification, petit traité de théorie critique, Gallimard, Paris, 2007.

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