« Ne perds pas ton temps » : une éthique du temps retrouvé.

« L’éthique du temps retrouvé » est un essai en plusieurs thèses, explorant les rapports conflictuels entre nous et le temps. Ces tensions se traduisent par une lutte incessante  (et donc vaine) pour gagner du temps – but de nos sociétés productivistes s’exprimant dans le dicton « le temps c’est de l’argent ». Mettant en avant l’impossibilité métaphysique d’une telle quête, je propose un changement de paradigme réinterprétant nos relations avec le temps dans le but d’une réconciliation qui prend la forme d’une acceptation.

***

Certains disent que le temps est une pâtisserie.
Ils ne savent pas ce qu’ils disent.
Lin Tsao-yu

I. La nature du temps

  1. Le temps est mobile.
  2. Le temps s’écoule dans une seule direction.
  3. Le temps ne se rattrape pas.
  4. Le temps se perd, mais ne se gagne pas.
  5. Le temps est une ressource limitée.
  6. La fin de notre temps nous est inconnue, mais on sait notre durée finie.
  7. Le temps est rare de par sa fin.
  8. Le temps est précieux de par sa rareté.

II. Le manque temps et le désir d’abolition du temps

  1. Lorsque l’on prend conscience de la nature du temps, il s’en suit l’Angoisse.
  2. L’Angoisse est celle de la fin – un obstacle inéluctable à nos projets.
  3. L’imminence de la fin fait que l’on ressent un sentiment d’urgence.
  4. « Trop peu de temps, et tant de choses! »
  5. Le temps devient manque de temps.
  6. Notre agir se précipite: grandir vite, faire des enfants vite, penser vite, vivre vite
  7. Vite devient garant de plus.
  8. Plus est comme une victoire sur le temps: une prolongation, un gain de temps.
  9. « Le temps passe mais je peux faire beaucoup. »
  10. Croyance : on gagne du temps car on n’en perd plus.
  11. Chaque instant est optimisé, rentabilisé.
  12. L’Angoisse et la croyance donne lieu à un désir d’immédiateté.
  13. Ce désir suit une logique : avoir tout maintenant, pour n’avoir plus rien à attendre.
  14. Cette logique prétend abolir les limites du temps.

III. Impossibilités

  1. Mais cette logique est absurde.
  2. A ce désir de totalité immédiate vient faire obstacle notre personne limitée car spatialisée et temporalisée (impossibilité nomologique): je ne peux pas tout avoir maintenant.
  3. A ce désir s’oppose aussi la nature de certains biens qui demandent du temps.
  4. Notre temps ne se gagne pas: il est, d’une perspective absolue, une durée totale finie (impossibilité métaphysique).
  5. Nous qui ne sommes pas éternels sommes condamnés à manquer de temps.

IV. Paradigme social

  1. L’immédiateté n’est que rapidité.
  2. Aveugles à notre condition, poussés par notre société, la rapidité infiltre tous les domaines humains.
  3. La rapidité est une drogue: on finit par ne plus savoir pourquoi on en est l’esclave.
  4. Infiltration dans l’espoir de gagner du temps.
  5. Infiltration comme promesse impossible d’immédiateté.
  6. Notre croyance (II.10) est fausse, notre désir (II.12) est vain.
  7. Pourtant, cette croyance et ce désir sont actuels; ils sont notre paradigme.
  8. Ce paradigme est prégnant dans nos sociétés capitalistes, consuméristes: elles le renforcent.
  9. Plus est synonyme de mieux.
  10. Plus s’obtient par le plus vite.
  11. Mais plus est-il vraiment notre mieux?

V. L’engagement nécessaire de notre temps

  1. Il y a des activités incompatibles avec la rapidité ou l’immédiateté.
  2. Ces activités demandent du temps – ce que nos sociétés appellent un investissement.
  3. Refusant cette monétisation des valeurs, les philosophes usent du terme abstrait de condition nécessaire.
  4. J’épaissis maintenant cette notion: un don sans sacrifice, un sacre d’éternité.
  5. Je donne mon temps sans attendre de retour simplement pour que l’activité puisse être.

VI. Eternité

  1. Ce temps donné s’extrait du flot temporel.
  2. Ce temps donné s’éternalise.
  3. Il devient un morceau isolé, immobile, un rocher dans un fleuve intrépide.
  4. Il devient un objet esthétique sur lequel on arrive, sur lequel on revient – par absorption, par souvenir, par rêverie, par création.
  5. Ce temps prend valeur d’éternité par sa gratuité – objet d’un don absolu.
  6. Le don est absolu car il ne regarde pas sa montre.
  7. Ce don est là tout entier, sans projection, attente ou comparaison.
  8. Le temps donné devient une absorption totale de l’attention.
  9. Cette absorption, sans protention clôt le moment sur lui-même, l’extrayant du flux temporel.
  10. Point phénoménologique: notre conscience du temps est conscience d’un présent élargi, contenant par rétention ce qui est avant, par protention ce qui vient après.
  11. Les moments éternels sont des consciences du seul présent, isolé de l’avant et de l’après.

VII. L’existence par le temps

  1. Ce don est volontaire : je peux ne jamais le faire.
  2. Mais ce don est requis par la nature des activités: elles ont des qualités réclamant l’absorption pour être perçues ou vécues.
  3. La rapidité a une nature de protention; elle est une inattention au présent.
  4. Pure protentionalité du rapide: je ne suis plus parce que mon moi n’est plus présent; il n’est plus là.
  5. Les activités requièrent le don absolu du temps pour exister, en conséquence de quoi elles deviennent éternelles.
  6. Amitié, expérience esthétique, pensée sont des activités de cette nature – hors du flux temporel pour autant qu’on leur donne le temps.
  7. Le temps donné est une nécessité, et non un investissement.
  8. Le temps est gage de leur existence en tant que perfection.
  9. Si je donne suffisamment de mon temps, ces activités sont des modèles idéaux de leur genre.

VIII. Cas particuliers 

  1. La pensée rapide n’est que pensée par idées reçues; faciles à penser, faciles à divulguer.
  2. La vraie pensée requiert un temps de réflexion et un temps d’explication.
  3. La pensée par idées reçues s’exprime par slogans, en quelques 140 caractères.
  4. L’amitié rapide se consomme de la même façon; par couches multiples de discussions virtuelles.
  5. L’expérience esthétique rapide se limite à notre appréciation par likes d’une œuvre qui ne doit pas demander plus de trois minutes de notre attention.

IX. Paradigme temporel d’une bonne vie

  1. Cette rapidité est insatisfaisante car elle n’est pas enrichissante.
  2. Elle n’apporte ni connaissance, ni sentiment durable, ni perfectionnement.
  3. La rapidité reste superficielle, elle n’engage rien, ni personne; elle n’est qu’apparat; une approche du monde en surface.
  4. La rapidité ne permet pas à des expériences riches d’exister.
  5. Notre désir s’est trompé d’objet: il a confondu notre bien avec leur accumulation frénétique.
  6. Ce désir nous a atrophiés, diminués.
  7. Il est temps de changer de paradigme : quitter le plan de la vitesse et de la quantité pour son opposé: lenteur et qualité.
  8. Il faut prendre son temps pour penser, aimer, apprécier.
  9. Prendre son temps n’est pas une perte de temps.
  10. Moins devient mieux.
  11. Ces agirs ont une valeur en soi – nous nous donnons à eux pour eux.
  12. Notre désintéressement conduit, même sans le vouloir, à l’accroissement de notre être, de notre connaissance, de nos sentiments.
  13. Cet accroissement est bien au-delà du seul plaisir ressenti.
  14. Ces biens demandent des efforts, nous causent du chagrin; ils peuvent être pénibles.
  15. Sans eux cependant, la vie est comme incomplète, nous n’avons pas le sentiment d’une bonne vie.

X. Réconciliation avec le temps

  1. Si le temps semble être une limite, un obstacle à l’accroissement de notre moi, c’est que nous avions mal compris ce qu’est notre moi.
  2. La rapidité est une agitation de l’esprit qui ne porte pas de fruit; frénétiquement nous allons d’un plaisir à un autre.
  3. L’agitation est une perte de temps.
  4. La lenteur est attention, elle permet de réaliser des biens qui sont aux yeux de beaucoup d’entre nous d’une grande valeur.
  5. Le temps reste fini, mais cela ne devrait nous effrayer et nous agiter.
  6. Le temps est fini, cela nous permet de choisir, de hiérarchiser, de se tourner vers ce qui pour nous fait sens et demande du temps.
  7. Le temps n’est pas une limite mais une (pas la) condition d’une bonne vie.
  8. Le temps est donc condition d’accroissement de notre moi.

Vivi Verde

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