De l’aquoibontisme: désamorcer l’audace

Lorsqu’une idée audacieuse vient nicher dans la tête de l’individu, la première chose qu’il s’empresse de faire, c’est de la récuser. Il le fait sans argument, le plus simplement du monde : il dit en soi-même « A quoi bon ? ». L’effet est immédiat et radical ; la pensée est désamorcée séance tenante. Son « flux » de conscience peut alors s’orienter vers des choses aussi rassurantes qu’ordinaires. Pourtant l’idée était bonne, elle avait enthousiasmé notre homme qui s’était même mis à rêver… Pourquoi donc cette trahison aussi efficace qu’immédiate contre lui-même ? Cette manière de court-circuiter son bonheur et sa future action ? Malgré la simplicité du processus inhibitoire, il faut distinguer plusieurs causes ; la paresse, le sentiment d’infériorité, les inhibitions sociales ou philosophiques.

La paresse

« L’activité » du vice le plus puissant de notre psychè, la paresse, est la première de ces causes. Celle-ci déteste tout ce qui dépasse le strict nécessaire vital : elle est animale puisqu’elle désire que l’homme abdique ce qu’il y a de meilleur en lui (sa capacité de s’efforcer et de se dépasser) pour entreprendre un pur retour à la complaisance satisfaite des instincts. Elle ne veut pas de l’effort nécessaire pour mener à bien l’audacieuse idée. Toute tentative créatrice qui ne trouve pas de justification dans la survie physique de l’organisme, sera bannie par l’effet immédiat de la paresse. Elle craint toutes les nouveautés qui pourraient impliquer une nouvelle dépense d’énergie, aussi, c’est l’inertie qu’elle affectionne et qu’elle cherche par-dessus tout. Le « à quoi bon ? » est son leitmotiv préféré accompagné des typiques « alors que je pourrais simplement rester ici, me contenter de…, ne rien faire du tout ». Le premier obstacle à la satisfaction de nos élans vitaux, c’est nous-mêmes (vérité que nous vivons quotidiennement).

Le sentiment d’infériorité

Une autre cause « interne » vient fortifier l’activité de la paresse : le sentiment d’infériorité qui se traduit généralement par les assertions-types : « Cela a déjà été dit, fait… », « un autre le fera mieux que moi… », « ce n’est pas à moi de faire ça ». Plutôt que d’assumer l’audace de son idée, il se rétracte, il abdique face à un autrui conçu comme plus puissant, plus brillant, plus à même de faire ce qu’il a peur de réaliser. C’est ce phénomène qu’Henry Miller décrivait dans « Sexus » : si nous ne menons à bien nos idées, nous finirons par les retrouver chez un autre, puis, nous nous haïrons. Autrui est considéré comme plus capable du fait de notre ignorance à son égard et de notre tendance invétérée de compléter par le meilleur, c’est-à-dire par idéalisation, ce que précisément nous ignorons. C’est donc nous qui faisons d’autrui un demi-dieu anonyme, écrasant et ne souffrant aucune rivalité. De la peur du voisin décrite par Nietzsche, et la crainte excessive devant l’inconnu fustigée par Goethe.

Les inhibitions sociales

Mais il y a aussi des inhibitions sociales à la racine de l’aquoibontisme. Tout élan créateur, toute originalité a contre elle non seulement le soi qui l’a vu naître, mais également toute une société intériorisée, tout un ensemble de normes qui disent ce qui relève du pur caprice ou de la nécessité la plus impérieuse. La paresse déteste la gratuité, tout comme notre société. Aussi, un individu qui se serait affranchi de sa propre paresse et des tourments liés à sa supposée infériorité, aurait encore à affronter la dure question de l’utilité. Or cette dernière dépend évidemment de valeurs, d’institutions, et de fins données[1]. Il suffit donc qu’il soit en décalage avec sa façon de battre la mesure, qu’il ne se reconnaisse pas dans ses aspirations, dans ce qu’elle valorise, pour faire de tous ses élans créateurs des lubies.

C’est un lieu commun pourtant vrai : la société est toujours rétive face au changement ; elle préfère dépenser de l’énergie à inhiber la nouveauté, et à reproduire ses propres structures, plutôt qu’à l’accueillir et à prendre le risque de s’autodétruire (disons plutôt qu’elle ne cherche qu’un certain genre de nouveautés, techniques et marchandes. Si c’est électrique, ses craintes s’envolent). Pour elle, il est dangereux que l’individu isolé puisse jouir de chercher et trouver du nouveau, d’utiliser ses forces à l’inutile même si ses découvertes, ultimement, pourraient s’avérer socialement bénéfiques. C’est ainsi qu’elle fait tout pour que l’individu ne cultive pas cette attention à soi et à la nouveauté de ses aspirations, qu’elle met tout en œuvre pour qu’il se névrose et qui ne se fasse rien faire[2].

Si la société pousse à ne rien faire, à la paresse pour éviter tout changement portant en son sein les germes de sa destruction, elle réclame curieusement, et paradoxalement, que l’on s’affaire à ne rien faire. Elle réclame l’apparence de l’action, l’agitation infructueuse qui a le bas mérite d’occuper. Elle ne peut pas laisser l’esprit libre de lui-même et de son temps, sous peine de voir germer des choses affreuses : des pensées, voir des idées, et pire que tout, des projets… Son association avec les multinationales de l’information et du réseautage virtuel est donc une aubaine bénite, le moyen le plus efficace de désamorcer l’audace (voir l’art de graisser ses tablettes).

Une variante « éclairée » : L’aquoibontisme philosophique

L’aquoibontisme « supérieur » prétend qu’il est vain de créer quoique ce soit puisque tout est destiné à périr, à s’engouffrer dans les limbes silencieux de l’oubli[3]. « Le soleil finira par exploser, de toute façon », ainsi va leur penser désamorçant. Il est vrai que tout est destiné au néant ; mais cela n’est pas assez pour inciter à ne rien faire. Pour eux, une œuvre devrait être immortelle ou ne pas être. Mais c’est là une alternative qui n’est pas obligatoire, qui n’est que le fruit de certains mythes platoniciens. Défait de ces mythes, on peut tranquillement se fixer de nouvelles limites qui peuvent nous permettre de jouir de la création la plus absurde, la plus inutile, la plus éphémère (c’est ce que l’on nomme l’effet d’accordéon des normes créatives). Passer deux ans à s’astreindre à un but dont la réalisation ne parlera à personne comme confectionner une poupée géante en pâte à sel[4] doit être un extrême que l’on doit pouvoir poursuivre afin de s’assurer de notre purification conative (nécessaire pour tous les intoxiqués d’éternité et d’immortalité). C’est au prix d’une reconfiguration de notre volonté et de nos idéaux créatifs que nous pourrons vaincre l’inhibition due au caractère éphémère de toutes choses. Pour s’amener à créer, ils doivent se pénétrer de l’idée qu’une création ne poursuit pas forcément une noble fin esthétique, et qu’elle n’a pas à ravir les hommes de beauté et d’exemplarité pour les siècles à venir. Elle peut se faire purement gratuitement (on ne mettra jamais assez ce mot en italique).

Conclusion

L’aquoibontisme est une formule qui vise à désamorcer nos élans vitaux, nos envies créatrices. Il procède aussi bien de vices internes, dont le plus puissant est la paresse ; que de formations psychologiques intériorisées provenant de la société qui considère la satisfaction de l’élan créateur comme quelque chose d’inutile, de pervers, quelque chose qui relève du gaspillage (elle ne le pardonne que s’il se met à être rentable, auquel cas elle le ramène à la « créativité » telle qu’on l’entend en Californie). Ce sont là les formes les plus directes et les plus névrotiques de l’aquoibontisme. Pour l’aquoibontisme philosophique, le « à quoi bon ? » désamorçant est due à des exigences trop élevées d’éternité, de reconnaissance universelle, d’immortalité et de prospérité.

Les remèdes à l’aquoibontisme sont donc divers : contre la paresse, il faudra s’armer de la vertu correspondante c’est-à-dire la constance et l’effort. Contre le sentiment d’infériorité, on fera preuve de courage, de volonté et par-dessus tout de confiance en soi (l’art de se prendre au sérieux, de croire en ses entreprises tout en considérant ses contempteurs comme de vains fantômes ; technique célèbre inventée par Emerson). Contre l’inhibition de la société, on songera au côté aveugle de cette société par nature conservatrice, au piteux état de malade dans lequel elle se trouve et son incapacité corrélative à ordonner des valeurs et même à en donner tout court.

À l’aquoibontisme philosophique, le remède est la reconfiguration de nos attentes, et des mythes qui nous leurrent. On méditera aux effets concrets de la création sur soi-même, sur un proche, sur un public restreint ou élargi ; et on méditera aussi sur la pureté de la création qui se fait pour elle-même sans aucun souci d’immortalité. Créer, comme le pensent les hindous, c’est offrir son action à Dieu sans aucune attente, sans aucun espoir d’une récompense. On est anobli par une création ainsi motivée, on sort du schéma de l’utilité et de la récompense, pour fondre dans un champ nouveau, celui de l’absolu.

M.M

 

[1] Dans son « qu’est-ce que la littérature », Sartre propose de définir toute utilité selon une combinatoire de valeurs, de fins, et d’institutions. Selon lui, l’écrivain ne pourra jamais être utile en ce sens, puisque ce qu’il a à dire n’a pas même été anticipé par cette société, puisqu’elle ne peut pas encore le prévoir.

[2] Il faudrait montrer le comment de cette inhibition qui est devenu ordinaire. Sur le rôle de la laideur comme anesthésique morale voir : Le Brun, Annie, la beauté en instance, Monde Diplomatique, Août 2018.

[3] La pensée de Cioran : pourquoi se battre pour un roi dont on ne se souviendra plus dans cent ans ?

[4] Je tiens cet exemple du psychologue Fernand Morend, dont le livre Les gélules de l’esprit est en cours de rédaction. Il a été assez gentil pour me donner plusieurs exemples de création délesté du poids des mythes, je ne retiens ici que le cas du bonhomme de pâte à sel.

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