« Et l’emploi ! »

Dans les rues, la pub est omniprésente : en plus de la laideur urbaine, nous devons, cerise sur le gâteau, subir les dernières inepties inventées par les publicitaires et les entrepreneurs. Ceux-ci prennent peur devant toute initiative d’interdiction (comme actuellement à Genève) : « Et l’emploi ! Et l’argent ! Et les finances ! Et le consommateur ! » (tenez-vous bien) « Et la culture[1]! ». Cette rengaine permet périodiquement de neutraliser toute velléité de changement. Mais depuis quand l’emploi est-il en soi une valeur ? La mafia, les armes nucléaires, la prostitution, les génocides sont tous créateurs d’emploi. Dans ces circonstances, il est impossible de valoriser l’emploi pour l’emploi. Cette tautologie n’en est pas moins très efficace : elle parvient avec une facilité qu’il faut admirer à effrayer le votant qui ne peut réprimer cette pensée : « Et moi, voudrais-je perdre mon emploi ? ». Le voilà pris de sympathie pour une abstraction qui n’a d’autre but que de le leurrer. Un pur vide rhétorique mêlé à la peur reste la plus efficace des méthodes.

Des esprits aussi éloignés que J.M. Bochenski et Henry Miller disent pourtant la même vérité : l’homme est l’animal qui peut s’affranchir de la peur, qui peut la transcender, et qui peut, à travers elle, devenir véritablement un homme. Une définition existentielle de l’homme, que l’on pourrait dériver de cette vérité, pourrait être la suivante : est homme qui peut s’affranchir de sa peur. Le corollaire est le suivant : est un animal qui agit par peur, une bête.

Aussi, chaque fois où un vote est surdéterminé par la peur, il faudrait parler d’un vote animal, ou bestial [2] (donc qui ne fait pas appel à des raisons ou des valeurs). Or, le moyen de faire peur à un peuple matérialiste est, bien sûr, l’économie. Il suffit de recourir à de potentiels déficits, à des surcoûts en tout genre pour faire oublier tout ce qui pouvait, à la base, motiver un vote. Aussi il n’est pas rare qu’une votation orientée par des idéaux, sans être irréaliste, soit refusée par peur. L’opposition fondamentale entre instinct bestial et dévouement axiologique est visible lors de chaque votation : il s’agit toujours d’engager un rapport de force dont l’issue dépend du courage « spirituel » et de la lâcheté « matérialiste » de chaque individu.

Finissons avec une mise en garde : le danger de constamment effrayer l’homme est, à terme, de le rendre incapable de servir des valeurs indépendantes de son propre intérêt. Il se rétracte, vit de ses avoirs et finit par ne plus parvenir à se soucier des questions politiques et morales pour elles-mêmes. C’est une forme de mort avant la mort : on n’est plus que son corps et son intérêt matériel, autrement dit, une bête, cette fois, pour de bon.

Adrien Adelphos

[1]https://www.ks-cs.ch/fr/17-home-switcher-fr/138-geneve-zero-pub-les-victimes-seront-l-emploi-les-consommateurs-la-culture-et-les-commercants

[2] On peut qualifier de bestiales des lois et des partis entiers s’ils s’adressent aux instincts matériels et animaux plutôt qu’à l’homme susceptible d’être mu par des valeurs.

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