Penser dans un tunnel

La pensée-tunnel ou la pensée tubulaire est un mode de pensée. Elle nous avale, elle nous aspire; dans le noir, vers le bout du tunnel. La pensée tubulaire est une pensée temporelle, donc linéaire, mais hiérarchisée. Lorsque notre pensée devient tunnel, s’enchaînent dans notre esprit les actions qui s’appellent et s’invitent; une action réclame une autre action et notre esprit se siphonne. Ce qui est important pour saisir ce mode de pensée, c’est l’idée d’un mouvement, d’un souffle, d’une projection perpétuelle vers l’ensuite ou l’après: la supposée fin du tunnel, fin de notre périple, vers la lumière. Cette lumière devrait parer nos actions d’une aura de légitimité, une justification dernière offerte à chacun de nos actes, mais aussi à toutes nos souffrances.

Mais la pensée-tunnel n’a rien d’heureux; car cette soi-disant lumière a l’effet paradoxal d’obscurcir notre présent, un peu comme la lampe qui aveugle les insectes. Lorsque nous avons des pensées tubulaires, lorsque celles-ci se sont emparées de notre esprit – car nous ne pouvons décidément pas chercher à entretenir ce genre d’idées, qui s’imposent plutôt que ne sont invitées – nous sommes enfermées dans le noir, entre les parois trop étroites, dirigées dans une seule direction, mises sur des rails, sans possibilité de changement, victimes d’une pensée qui vient nous piquer sans répit; « Que faire ensuite?  Et après? Maintenant que j’ai fait ça, je dois encore faire ceci! Je n’ai rien fait aujourd’hui (comprendre, je n’ai rien fait pour un but déterminé, annoncé) ». Gravissant un à un les échelons pour un but toujours éloigné, toujours autre, jamais présent, mais supposé final, supposé heureux.

Nous sommes prises dans un éternel instant infernal.

Tu l’auras compris, la pensée-tunnel est d’abord un enfermement, un enfermement en soi, parmi quelques aspirations – les nôtres, souvent celles des autres. Mais si le bonheur est à trouver dans le but, il n’est pas là; toujours à venir; au-delà du tunnel. Lorsque nous sommes prises dans ce tunnel, nous ne voyons plus ce qui n’est pas contenu dans cette longue chaîne d’actions; nous ne percevons que les actions et leurs buts, que les moyens et leurs fins. Mais quelles fins? Sortirons-nous jamais du tunnel? Avec une telle logique, voudrions-nous jamais sortir, pourrions-nous jamais nous arrêter? Oserions-nous les actes gratuits, sans finalités, ce qu’on appelle péjorativement les « loisirs » si ce n’est les lubies d’un individu? La pensée-tunnel ne nous laisse aucun repos, elle nous travaille, elle est notre « bonne conscience », notre conscience moralisatrice.

La pensée-tunnel n’est pas un mode de pensée isolé, nichant par hasard dans notre tête, comme si notre esprit un peu tordu s’amusait à nous torturer. C’est notre conception linéaire du temps qui la provoque, dans laquelle chaque chose arrive l’une après l’autre; c’est notre conception linéaire de l’homme qui passe de vie à trépas, de la naissance à la mort, du travail à la retraite, qui la soutient; c’est notre pensée « rentabiliste » où l’on ne peut perdre de temps, dans laquelle aucune action ne doit être faite en vain, où l’on ne tolère avec condescendance « l’erreur de parcours » de la jeunesse que pour autant qu’elle se reprenne vite, et que vite elle soit de retour sur les rails de la formation et de l’emploi.

De telles structures de l’esprit ne supportent aucune inactivité, aucun ennui, aucun doute, car cela entrave notre « progression » (dans nos tunnels respectifs), notre « développement » (personnel quoique conformiste). À la moindre incartade, nous culpabilisons. De telles structures émerge spontanément la pensée tubulaire, dans laquelle l’on s’engouffre déraisonnablement, se définissant trop rapidement par notre ligne de conduite, anticipant déjà les prochaines actions, les prochains buts. Nous oublions de nous demander si la voie choisie nous plaît réellement, car nous y sommes déjà engagées. Nous oublions de faire d’autres choses ou même de ne rien faire du tout. Nous oublions de nous demander si nous sommes heureuses et sommes prêtes à sacrifier notre présent pour notre hypothétique bonheur futur.

Disons aujourd’hui avec Montaigne que nous avons vécu et non pas rien fait, et que cela est déjà beaucoup. Déculpabilisons de ne pas être « productifs », « actifs », ou disons « rentables » et « affairés ». Et posons-nous à nous-mêmes la question : comment bien vivre ?

Vivi Verde

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