Etre un héros dans une société malade

« L’individu peut envisager toute sorte de buts personnels, de fins, d’espérance, de perspectives où il puise une impulsion à de grands efforts et à son activité, mais lorsque l’impersonnel autour de lui, l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, lorsqu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, mais finalement posée en quelque manière, sur le sens suprême, plus que personnel et inconditionné, de tout effort et de toute activité, elle oppose le silence du vide, cet état de choses paralysera justement les efforts d’un caractère droit, et cette influence par-delà l’âme et la morale, s’étendra jusqu’à la partie physique et organique de l’individu. Pour être disposé à fourni un effort considérable qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué, sans que l’époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question « à quoi bon ? », il faut une solitude et une pureté morale qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste » Thomas Mann, p.50, livre de poche, traduction: Maurice Betz

L’idée dominante de cet extrait est la suivante : l’individu ne peut mener à bien ses projets si la société ne fait pas corps avec lui. Lorsque l’individu s’imagine une fin qu’il entend réaliser ; ce n’est pas un acte mental clos dont la responsabilité serait purement individuelle. En apparence seulement, on peut se figurer les choses sous cet angle trompeur et les énoncer ainsi : « un homme invente un projet, et se donne les moyens de le réaliser, point. Qu’est-ce que la société vient faire là- dedans ? Qu’il écrive son livre, ses poèmes, qu’il philosophe, qu’il peigne, qu’il fasse de la politique selon ses idéaux propres ; après tout, notre société est libérale précisément pour cette raison ». L’idée de Thomas Mann suppose que l’individu, dans ses aspirations les plus profondes, n’en est pas moins une part de la société ; non pas en tant que pur agent libre (négativement), mais en tant qu’il adresse pour tout ce qu’il fait, tacitement, un « à quoi bon ? » à la société dans laquelle il vit. Et c’est là que se situe l’élément tragique. Selon Mann la société (qui sans nul doute est encore la nôtre) ne répond pas ; elle « oppose le silence du vide ». La volonté d’une certification spirituelle par la société posée en tant qu’entité supérieur et englobante est une nécessité vitale pour l’homme. « Vitale » non pas métaphoriquement, car c’est bien d’une forme de capitale énergétique et signitif dont il a besoin avant tout, un capital bien plus précieux que celui que l’on valorise exclusivement aujourd’hui, le capital financier. La mission d’une société semble donc bien de donner un appui énergétique et morale à l’individu. Si elle n’est pas en mesure de le faire alors, il est nécessaire à l’individu, s’il le peut, de devenir un héros et faire preuve d’une « solitude et une pureté morale qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste ». Ce qui ne lui est pas donné en partage, ce dont il avait besoin et qu’on ne peut lui donner (puisque le corps entier de la société est « désespéré », sans énergie, exsangue), il est obligé de le surcompenser lui-même. Il faut savoir s’extraire du corps social malade, devenu un corps étranger, pour ne pas soi-même perdre ses forces ; puis il faut trouver le moyen de se donner les moyens de ses fins, de trouver un supplément d’âme, d’énergie et de vertu pour mener sa quête à bien. Bien plus, par la maladie qu’elle couve, la société en opposant le silence du vide, n’est pas indifférente, mais puise négativement dans les forces de l’individu. Elle réclame l’énergie de l’individu pour qu’elle puise l’épuiser en « agitation » ; elle ne se contente pas de rien faire ; mais elle fait le rien (Nietzsche). Sa façon d’être « désespérée, désorientées et sans issue » s’avère devenir un réel danger. Aussi, il est doublement difficile de poursuivre une activité sensée, un projet à long terme : l’énergie enthousiaste que l’on réclamait en posant la question « à quoi bon ? » fait défaut ; maintenant, c’est la société malade qui réclame la nôtre en pure perte.

Il est évident que ce constat est plus que d’actualité. Qui n’a pas été « paralysée » jusque dans son corps lorsqu’il a été, une fois peut-être, traversé par un idéal, un projet, un but « qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué » ? Suivre les injonctions communes n’est pas ce qui permet de devenir ce que l’on doit être (Fichte) c’est se contenter d’être commun (à l’inverse d’être soi-même et non d’être une sorte de surhomme) et, souvent, de participer passivement à l’agitation collective, qui ne sont rien de plus dans cette perspective mannienne, que les spasmes d’un corps mourant. Paradoxalement, se contenter de faire ce qui est demandé, dans une société moribonde, n’est plus suffisant ; tandis que toute surérogation héroïque est devenue presque impossible. C’est là la situation tragique dans laquelle nous sommes; il faut être un impossible héros pour devenir soi-même.

Martin Morend

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