Tinder, chapitre 3: à quel Sujet?

Dans cette troisième partie, je tenterai de me concentrer sur l’aspect endorganique de l’utilisation de Tinder, c’est-à-dire sur les modes d’individuation psycho-physiologique des usager-ères de l’application. Après avoir interrogé le concept d’addictogénéité numérique, je passerai par un postulat de besoins de reconnaissance pour fonder mon analyse du déphasage entre vie mentale et vie numérique qu’incarne et qu’active Tinder. Nous tenterons, cette conceptualité déployée, de la libérer de son objet initial « Tinder » et d’imaginer la possibilité logique et nomique d’une attitude « émancipée » de la part du vécu subjectif dans son interaction avec les objets techniques numériques. Cela nécessitera un examen attentif du concept d’aliénation. Cette analyse elle-même permet de poser, sur un plan plus ouvertement normatif, une estimation de la toxicité des procédés techno-affectifs que cette application recrute, via une combinaison entre accélération psycho-sociale et mise en concurrence des individus.

1. Addictogénéité

L’addiction est une pulsion chronique, une envie irrésistible de réaliser un état, et ce même si la personne sait que ce n’est pas forcément bon, voire sait que c’est mauvais pour elle. Mon hypothèse de départ n’est pas farfelue : Tinder organise délibérément un habile dosage de satisfaction et de frustration, à des fins de générer du profit, par la vente de superlikes et d’abonnements – sans parler des processus de monétarisation et marchandisation, opaques, des traces numériques accumulées avec le consentement cliqué des intéressés – en instrumentalisant l’addictogenèse du dispositif. Tinder est un cas symptomatique de l’exercice immanent du psycho-pouvoir et du neuro-pouvoir par les stimuli numériques pilotés par algorithme au service d’une gouvernance néolibérale. La question conspirationniste de savoir qui tire les ficelles de la manipulation de l’environnement numérique de l’individu est caduque, car le processus de gouvernance est inhérent au dispositif technico-social dynamique qu’est la capitalisation – et non aux capitalistes. Il est remarquable de constater que ceux qui semblent diriger ce processus – les programmeurs, cadres et autres responsables marketing – sont en fait tout aussi aliénés que les consommateurs, étant donné que eux-mêmes remettent leur délibérativité « subjective » à un mécanisme « objectif » extérieur, presque sur le mode du réflexe – à la manière d’un-e toxico. À l’ère bio-numérique, la notion de « délibération » devient de plus en plus méconnaissable, à mesure que l’opération de jugement, de décision et de contrôle, au niveau individuel comme collectif, devient lui-même assumé par des automations algorithmiques et s’efface sous un ethos de l’efficience technique non raisonnée. Tinder est donc le lieu où le sujet performe une perte d’autonomie dans le façonnage de sa vie socio-affective, cette perte de majorité est une tendance par laquelle, poussée par une logique inhérente au dispositif de l’application, la personne intériorise des normes d’auto-standardisation de sa pratique interactionnelle numérique, et auto-aliène sa décisionnalité à une logique qui lui est extérieure.

Il demeure, en vertu du caractère pharmakologique – qui relève autant du poison que du remède – de l’instrument numérique pris in abstraco, une possibilité de réappropriation poétique de l’usage de l’application. On croise quelque fois des profils excentriques qui donnent le sourire à l’usager-ère sensible à la qualité du life-design d’autrui et friand de surprises, d’extravagances, d’absurdités, de déraisonnable, de fantasque, de dé-mesuré. Mais tout se passe comme si une menace invisible faisait peser le risque d’être « écarté du jeu » à cause d’un usage présumé trop singulier, pas assez bankable. Les individus délaissent tendanciellement – pour peu qu’ils s’en préoccupaient jusque là – la mise en scène de leur singularité et la présentation de leur qualité, pour se soumettre confusément volontairement à la logique de la quantité, spéculant sur le fait que choisir des éléments iconographiques et textuels plus stéréotypés augmentera leur chances de visibilité et de réussite, anticipant sur les mécanismes de sélection des algorithmes et se nivelant à la médiocrité de la moyenne qu’ils produisent de façon immanente.

Ce qui rend problématique ce constat est qu’il est probable que l’être humain ait un besoin fondamental de se socialiser, et qu’il soit, par la force d’un contexte qui le dépasse, de plus en plus poussé – sous peine d’être isolé et esseulé – à adopter la sphère numérique subsumée réellement par le capital comme ultime recours au besoin de lien social. L’incurie des politiques industrielles laisse se développer un effarant cercle vicieux entre réalisation de besoins sociaux naturels et perte artificiellement organisée de la maîtrise de soi. Parler d’addiction au numérique est monnaie courante et le débat de la comparaison du numérique avec des substances chimiques psychotropiques est fécond et mérite d’être mené. Mais j’avancerais qu’on pourrait requalifier l’addictogénéité de Tinder plutôt comme une partie d’un processus global par lequel l’humain opère une véritable métabolisation entre son conatus psycho-physiologique et un schème technico-numérique. Cette métabolisation est rendue possible par un devenir organique de la technique numérique guidé par les ressorts de l’économie comportementale, sous la pression d’une norme immanente dont plus une personne n’assume la responsabilité.

 La distinction sujet/objet est en quelque sorte objectivement dépassée par notre époque, car les individus se démettent de leur faculté de délibérer et donc s’auto-chosifient, en faveur d’un dispositif technique qui, de son côté, fini par acquérir des facultés de pilotage qui jusqu’alors étaient réputées l’apanage du sujet. Le sujet s’objectifie à mesure que l’objet se subjectifie. La pensée traditionnelle associait – sans l’y réduire – la subjectivité aux fins, et l’objectivité aux moyens, avant de découvrir par la force des choses que cette distribution n’était qu’une contingence. Les objets techniques étaient perçus comme des artefacts dont les propriétés servaient de moyens objectifs à la réalisation des fins que les sujets se sont fixées. Mais aujourd’hui, il semble que les propriétés subjectives des individus soient devenues en soi les moyens, mis en œuvre en vue d’une finalité, qui elle paraît avoir été élaborée par un dispositif objectif impersonnel.

Nous gagerons que le bafouement et le mépris de la reconnaissance de soi qu’incarne Tinder s’enracinent dans un manque de reconnaissance pour le dispositif technique en lui même, qui, loin d’être un objet-esclave ou un objet-dominateur, est un voisin cosmique qui mérite l’égard convivial qu’on accorde à son riverain. Ni peur irrationnelle, ni amour passionnel, la relation d’amitié avec le monde numérique, avec tout le respect pour son mode spécifique d’existence que cela implique, m’apparaît comme une des clés de l’émancipation des usager-ères numériques. Avant de développer ce point j’aimerais me pencher sur le postulat anthropologique de reconnaissance, pour mieux situer le rôle de la technique dans la vie psycho-physiologique des individus.

2. Besoin de reconnaissance

C’est un peu une tarte à la crème, mais je rejoins la thèse selon laquelle les humain-es ont fondamentalement besoin de reconnaissance. Cela se joue en tout cas sur trois niveaux : le plan psycho-affectif sensoriel concret ; le niveau juridique intelligible abstrait ; et la strate sociale, à la fois sensible et intelligible. Les dimensions juridiques et sociales sont des produits des organes sociaux, dont je m’occuperai dans le prochain chapitre, l’aspect psycho-affectif mais aussi partiellement l’aspect social étant ceux qui nous intéressent ici. Nous avons vu dans la première partie que l’individu ne se socialise pas sans la technique, que la technique est une condition d’existence de la subjectivité. Le sentiment de reconnaissance s’exprime, se performe dans et par le complexe exosomatique compris comme condition du somatique. Un sentiment de reconnaissance, la confiance en ou l’estime de soi qui lui est liées, peuvent être déniés ou mis à mal, posant alors une situation dans laquelle l’individu entamera ou non un processus de recouvrement de l’estime de soi, au moyen d’une démarche de riposte pratico-morale. Les individus qui utilisent Tinder sont sans doute orientés par un désir de voir se vérifier leur aimabilité,  croyant fallacieusement que le nombre de matchs ou les messages reçus sont des indicateurs de leur valeur sociale et/ou de leur valeur profonde. Personne n’oserait le formuler explicitement comme cela sur son profil, mais je dirais que le fond de l’affaire se situe au niveau d’un processus d’individuation psychique au cours duquel le sujet cherche des signes d’approbation auprès de sa communauté, à travers le dispositif technique de médiation relationnelle que lui offre son époque. L’usager apaise temporairement et parcellairement son angoisse d’être isolé avec une gamme sémantique d’egoboosts allant du like au ONS ou au mariage, en passant par des shittysmalltalks et des rdv en terrasse de lieux branchés. Jusqu’à ce que l’angoisse reprenne de plus belle et appelle éternellement à renouveler ces expériences « récompensantes ».

Or voilà le point ou la contradiction se révèle : la vitesse propre du dispositif Tinder est de telle sorte qu’elle alimente la frustration bien plutôt qu’elle ne l’apaise. Là où les modalités technologiques de socialisation se trouvaient plus ou moins en phase avec le rythme biologique de la vie sociale humaine, l’accélération psycho-sociale qu’entraine le dispositif de rencontre plonge l’individu dans une spirale d’anxiétés perpétuellement renouvelées. L’usage de Tinder peut contribuer à augmenter l’estime de soi à un niveau superficiel : augmentation du nombre de rencontre, des types d’expérience, sensation d’être désiré ; il entraine surtout à un niveau profond une dévastation structurelle de l’intériorité, dans laquelle le mépris de soi s’autoalimente de manière morbide. Les usager-ères de longue date ont développé un type de subjectivité réajusté à la vitesse infinie de l’application, quitte à pour certains participer à des dynamiques de réification mutuelles dans un climat utilitariste et nihiliste où le sentimentalisme est vu comme une niaiserie. Ces nouveaux types de subjectivités que Tinder co-produit sont l’expression symptomatique du cynisme de masse de la modernité tardive, dans lequel on ose plus défendre aucune cause sincèrement, résigné et réfugié dans la mauvaise conscience du confort matériel petit-bourgeois. Tinder offre l’image – celle par exemple de l’employé de bureau qui tue le temps en balayant des profils, activité quasi-passive dont un œil hagard trahi une stratégie d’autoanésthésie visant à empêcher l’indignation, la colère ou les larmes de monter et de faire jour – l’image archétypale de l’humain-e moderne déboussolé, lequel sacrifie sa souveraineté intérieure, son indépendance d’esprit et sa joie de vivre sur l’autel d’une vie noétiquement misérable mise au service des flux d’accumulation du capital.

Nous avons donc affaire à un individu déphasé, dans le sens ou la structure dynamique de son psychisme ne concorde plus avec la structure dynamique du dispositif technique par lequel son besoin de reconnaissance se demande, circule, se vérifie. Ce déphasage même est exploité par la logique marchande, et la question se pose alors de savoir s’il est possible de surmonter ce déphasage et comment. Il apparaitra, dans la suite du développement de cette tentative de diagnostic historique, que les outils de l’aliénation sont en même temps ceux de  l’émancipation, mais moyennant une cruciale reprise de majorité sur l’instrument numérique.

3. Comment surmonter le déphasage ?

Notre intuition normative, à quelques ami-e-s et à moi, est que la chance d’émancipation individuelle face à la technique se joue dans la reprise d’une autonomie par rapport à celle-ci. Le processus de délibération et de contrôle doit repasser du côté de l’intériorité pour que l’individu puisse prétendre à une majorité dans son rapport à l’ensemble numérique, et se tenir responsable de son existence. Cette majorité ne s’acquière pas par la force ou par une attitude dominatrice envers le non-soi, mais par un entente conviviale, en bonne intelligence, avec le dispositif technique, accompagnée d’un soin performé de la technique, qui converge avec un soin du social et du psycho-physiologique. L’émancipation à l’échelle individuelle ne peut se jouer que dans un style situationniste – un style qui n’accorde de valeur politique qu’aux actions de la vie quotidienne – en positionnant l’esprit comme acteur noétique digne, créateur, néogène, participant au réel, par l’accomplissement d’une singularité assumée, et non comme simple instance computationnelle rivé à une attitude compulsionnelle instrumentalisée.

Les prémisses établies jusqu’ici nous mènent à situer l’espace de lutte contre l’aliénation dans la reprise de la faculté de décider de la forme de nos vies, non pas contre – quoique – mais à travers la sphère numérique. L’enjeu est de découvrir, caché sous la subsomption du numérique par le capital, la dimension pharmakologique de la technique, pour envisager un usage plus thérapeutique et moins toxique de la technique. L’option réformiste serait de conserver Tinder et d’en corriger l’usage ; l’option révolutionnaire est de supprimer Tinder et de reprendre bien plus en amont le chantier théorico-pratique du rapport humain-technique. La seconde option est plus prometteuse. Car Tinder se révèle finalement irrémédiablement toxique, au regard de la définition que nous allons tenter de fournir à la notion d’aliénation.

L’aliénation, que je revendique comme adversaire et obstacle structurel à l’émancipation, est à définir en deux sens. Dans un sens plutôt traditionnel, nous sommes aliénés dans l’usage de Tinder à cause du fait qu’il s’agit d’une entreprise privée. L’usager-ère ne possède que sa force de swiper, qui est elle même « vendue gratuitement » à l’entreprise travers la monétarisation des données accumulées des traces comportementales. Les usagers travaillent en fait bénévolement, pour améliorer des algorithmes visant eux-mêmes à améliorer le rendement en modulant en retour l’expérience – comme travail malgré soi – de l’utilisateur. Quand l’utilisateur-trice s’abonne à la version payante, l’aliénation est encore plus complète, car iel débourse non seulement son temps, mais aussi de l’argent, pour alimenter une logique qui place finalement l’économique et l’utile avant l’éthique et le déontique. Les usager-ères sont en quelque sorte des prolétaires cognitifs, domestiqués au sein d’un capitalisme informationnel.

D’un point de vue un peu moins conventionnel, à savoir celui qui met l’accent sur le vécu psychique et sur le contenu de l’expérience subjective, l’aliénation peut se définir comme une perte de savoir à propos des mécanismes et des schèmes techniques que l’individu fréquente directement dans son milieu associé – son milieu immédiatement environnant. Le drame de la prolétarisation n’est pas tant que l’ouvrier ne possède plus économiquement son moyen de production, que le fait que ses savoirs – savoir-faire, savoir-être, savoir-conceptualiser – ne sont plus du tout attendus, dans un contexte où des protocoles homogènes et des entreteneurs et consomateurs interchangeables décérébrés suffisent pour faire tourner la production matérielle comme intellectuelle. Cette acception de la notion de prolétarisation, prise dans ce sens phénoménal d’une modification du rôle du savoir dans la vie mentale, montre que l’aliénation frappe aussi bien la base – rivée à la survie – que les dominants qui l’exploite – bornés par l’appât du gain. Aucun des deux camps parmi les maîtres ou les esclaves ne compte de personnes qui se comportent en connaisseurs, amateurs, amis des machines et des appareils techniques. Les valeurs propres de la technique sont rendues subalternes par rapport aux valeurs liées à l’efficacité, à la fonction, à l’économique, à l’utile, au plaisir. Preuve en est qu’il n’y a pas de culture technique médiatisée pour le grand public. Il n’y a pas de communauté d’affects forte autour des questions de la constitution des matériaux techniques qui nous entourent, de l’origine de leurs éléments et des éléments de leurs éléments.

Le cynisme contemporain cultive un carriérisme hédoniste et égotisant, comme pour mieux dénier et censurer sa désertion réelle du champ de la résonance écologique et cosmique. L’ensemble de soucis et de préoccupations du monde ordinaire, rivés à un stade égocentré, reflète un climat de déni quant à la connaissance des modes d’existence et de l’agentivité propre à l’ensemble exorganique technique. Dans le cas de Tinder, l’aliénation comme manque de savoir se cristallise dans l’opacité incontestée des modes de fonctionnement des algorithmes, dont on ne peut que sentir les effets, sans en comprendre les causes. Dans les conversations quotidiennes à propos de Tinder, on entend bien plus une forme de story-telling égotique où des Narcisse éblouis ne semble pas encore bien remis de la nouvelle résolution de l’écran-fontaine dans lequel iels se noient à présent ; je ne décèle difficilement, dans tous ces livres qui fleurissent dans les rayons essais-nouveautés à propos de la nouvelle gouvernance algorithmique, tellement plus qu’une manière de flatter un besoin de sensation et de frisson. Dans un sens, cet article même tombe sous cette critique – écrire un article de philo sur un sujet qui fait vendre – cependant que j’espère niaisement que c’est partiellement faux.

Il ne s’agit pas de prescrire – je ne prescris légitimement que pour moi même – de devenir un informaticien expert en codes etc. comme condition pour sortir de l’aliénation. La sortie de l’aliénation se joue plutôt par le style actif et néogène de l’esprit. Je vous propose une expérience de pensée : imaginez une plateforme de rencontre fictive et utopique, similaire à Tinder – appelons la Wikinder. Contrairement à Tinder, Winkinder est une application qui appartient à ses usagers ou à une communauté sans but lucratif. Wikinder est donc libre de la prédation capitaliste, mais en plus, les usagers auraient l’occasion de fabriquer eux-mêmes – et de mettre à disposition – les algorithmes qu’ils désirent employer pour calibrer les automations dans leur régime de visibilité et d’interaction sociale d’une manière qui corresponde à leurs envies. L’émancipation que constituerai Wikinder serait double, au sens où il s’agirait d’un bien public, conçu par la communauté dans le sens de l’intérêt commun, mais aussi en cela que les usager-ères bénéficient de la transparence et de la possibilité d’ouvrir la boite noire, de modifier et de créer ce qu’il y a dedans. Si l’on songeait à réaliser concrètement cette expérience de pensée dans l’usage réel de la sphère numérique, mon hypothèse est que l’on constaterait tôt à quel point la conscience écologique et cosmique – l’art d’habiter harmonieusement le monde – serait sans doute placés à un endroit bien plus pertinent dans l’échelle des valeurs communément partagées et véhiculées dans l’imaginaire social, si seulement l’on se souciait de la réalisation de cette émancipation plutôt que la dénier.

Personnellement, après environ un an d’usage et dix-sept personnes rencontrées via ce biais, j’ai supprimé mon compte, satisfait d’avoir découvert de l’intérieur les logiques desquelles je me sens prêt à m’extraire, autant que faire se peut, hyper-sensibilisé que je suis à la dimension politique des relations amoureuses et des jeux de séductions. J’ai encore un long trajet à faire dans la reprise de majorité dans le monde numérique mais, j’y travaille, confiant dans l’idée d’une révolution silencieuse, joyeuse, et progressive, dont la non-nullité de probabilité de réalisation me maintient combattif. J’ai pu sentir l’effet de métabolisation commencer à s’installer – amour libre et ultra-libéralisme sera le sujet d’un autre article – en même temps que sa toxicité, j’ai donc opéré un rejet volontaire de greffe, car je me sais disposé à toutes sortes d’addictions dont je préfère me prémunir. Entre temps, dans la même optique, je me suis également débarrassé de mon smartphone.

4. Tinder comme pharmakon toxique

En partant de la thèse selon laquelle la configuration de l’interface Tinder surdétermine les opérations et la marge d’agir subjectives, on arrive assez naturellement à une conclusion défavorable envers l’application. Je relèverai toutefois les points positifs que peuvent malgré tout incarner ce dispositif. À l’individu en proie à l’esseulement, Tinder offre de l’immédiateté, de la brièveté et de l’efficatité dans la recherche, des chances augmentées d’expériences érotico-sexuelles, des chances de socialisations ; l’application peut flatter un ego blessé dans son besoin de se sentir désiré, notamment par la thésaurisation des matchs qui s’affiche comme un trophée ou un petit palmarès personnel. Tinder remplit un rôle assez basique d’enrichissement de l’environnement social d’un individu qui n’avait plus que la fenêtre numérique pour trouver d’autres horizons sociaux, les ressources de son milieu « naturel »   – famille, amitié, travail, voisinage, sortie – étant « épuisées ».

Cependant, Tinder est soumis à une logique de profit et de monétarisation, il tend à discriminer les chances de visibilité en hiérarchisant les profils au moyen d’algorithmes. La possibilité d’utiliser sous conditions de paiement des « super likes » crée une richesse artificiellement rare qui engage l’individu à une théorie des jeux dans sa sélection de partenaires – si on a que 5 super like par jour, il faut réfléchir à qui les attribuer, ce moment de spéculation étant provoqué pour installer « naturellement » un besoin d’acheter plus de superlikes. Ces derniers sont une marchandise intermédiaire – destinés statistiquement aux mâles, que le formatage socio-culturel a rendu plus demandeurs – qui titille et détrousse les usagers pauvres ou ne désirant pas acheter la version payantes. La version gratuite de Tinder laisse rêver par son coté hyper-démocratique, pendant qu’elle produit activement le besoin d’obtenir la payante. Comme nous l’avons vus, nous avons affaire à une forme de gestionnarisation de l’addiction des individus, avec leurs anxiétés chroniques comme moteur.

Nous voyons que le problème ne vient pas de la technique numérique en soi mais de sa subsomption par la logique d’accumulation du profit. Notre époque connaît une triple accélération folle : celle de nos actions de la vie quotidienne, celle de la production technique et celle des institutions. Tinder fait partie des « institutions » et des nouvelles formes sociales qui vienne bousculer nos repères et nos pratiques interactionnelles. Le nœud du problème est que l’accélération est rendue morbide par la mise en concurrence et compétition des individus les uns avec les autres. La course à l’efficience dans tous les aspects de notre vie est favorisée par un climat économiciste. Il est presque cauchemardesque de voir ces profils qui ressemblent étrangement à des fiches d’étalons ou de juments, dont seules les qualités sont vantées qui leur permettront de gagner la course. Le climat de compétition atteint un régime de visibilité surprenant dans un auto-design numérique qui consiste en une mise en scène d’un soi réduit à ses caractéristiques démarcatives : par là les dominants écervelés en disent et montrent beaucoup plus qu’il n’imaginent sur eux-mêmes. Le désastre pour la noodiversité qu’ils représentent a le maigre mérite de consoler et d’amuser les socio-anthropologues qui observent – avec le moins de haine possible – les atours nuptiaux de la domination machiste-capitaliste, dont la crétinité fait le miel des actionnaires.

Le seul usage émancipé de Tinder possible à mes yeux est un usage dans un esprit de hacker. Le détournement de la plateforme dans une perspective d’art contemporain ou dans une perspective poétique est une piste intéressante du point de vue ludique, du moment qu’est respectée la notion de responsabilité affective, puisque les interactions – toute virtuelles qu’elles soient – se font avec de vraies personnes. La protection de la confiance en soi tend à se durcir sur Tinder : les individus se prémunissent de la vulnérabilité émotionnelle que suppose les rencontre en adoptant un style cynique désabusé, qui est une défense logique vu l’exposition massive de soi que l’on offre. La personne qui aura, grâce à Tinder, retrouvé une éventuelle confiance suite à un esseulement – si elle partage mon analyse – aura tôt fait de revenir au modes IRL de rencontre amoureuse, consciente que l’application contribue bien plus au maintien d’un état d’angoisse et de compétition, qu’à son dépassement. Suivant l’idée que l’émancipation se joue par une attitude participative, active, créative, curieuse et curatrice de l’esprit au croisement des processus d’individuations sociaux et techniques, Tinder peut éventuellement se montrer, ponctuellement et partiellement émancipateur, mais demeure, constitutivement et en permanence, du côté de l’aliénation. Dans le prochain chapitre j’essaierai de renouveler ma critique de l’application, mais en déplaçant la focale sur son aspect collectif, social et institutionnel.

Simon Arthaud Monseu
Lausanne
26 juin 2019

Références :

Honneth, La Lutte pour la Reconnaissance, Cerf, 2000.
Rosa, Aliénation et Accélération, La Découverte, 2014.

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